Sur la pluralité des mondes.
À monsieur L…
Vous voulez, monsieur, que je vous rende un compte exact de la manière dont j’ai passé mon temps à la campagne, chez madame la marquise de G***[1]. Savez-vous bien que ce compte exact sera un livre, et ce qu’il y a de pis, un livre de philosophie ? Vous vous attendez à des fêtes, à des parties de jeu ou de chasse, et vous aurez des planètes, des mondes, des tourbillons[2] ; il n’a presque été question que de ces choses-là. Heureusement vous êtes philosophe, et vous ne vous en moquerez pas tant qu’un autre. Peut-être même serez-vous bien aise que j’aie attiré madame la marquise dans le parti de la philosophie. Nous ne pouvions faire une acquisition plus considérable: car je compte que la beauté et la jeunesse sont toujours des choses d’un grand prix. Ne croyez-vous pas que si la sagesse elle-même voulait se présenter aux hommes avec succès, elle ne ferait point mal de paraître sous une figure qui approchât un peu de celle de la marquise ? Surtout si elle pou voit avoir dans sa conversation les mêmes agréments, je suis persuadé que tout le monde courrait après la sagesse. Ne vous attendez pourtant pas à entendre des merveilles, quand je vous ferai le récit des entretiens que j’ai eus avec cette dame ; il faudrait presque avoir autant d’esprit qu’elle, pour répéter ce qu’elle a dit, de la manière dont elle l’a dit. Vous lui verrez seulement cette vivacité d’intelligence que vous lui connaissez. Pour moi, je la tiens savante, à cause de l’extrême facilité qu’elle aurait à le devenir. Qu’est-ce qui lui manque ? D’avoir ouvert les yeux sur des livres : cela n’est rien, et bien des gens l’ont fait toute leur vie, à qui je refuserais, si j’osais, le nom de savant. Au reste, monsieur, vous m’aurez une obligation. Je sais bien qu’avant que d’entrer dans le détail des conversations que j’ai eues avec la marquise, je serais en droit de vous décrire le château où elle était allée passer l’automne. On a souvent décrit des châteaux pour de moindres occasions ; mais je vous ferai grâce sur cela. Il suffit que vous sachiez que quand j’arrivai chez elle, je n’y trouvai point de compagnie, et que j’en fus fort aise. Les deux premiers jours n’eurent rien de remarquable, ils se passèrent à épuiser les nouvelles de Paris, d’où je venais ; mais ensuite vinrent ces Entretiens dont je veux vous faire part. Je vous les diviserai par soirs, parce que effectivement nous n’eûmes de ces Entretiens que les soirs.
[1] C’est madame de la Mesangère, de Rouen, qu’il avait en vue, et le parc de la Mesangère se reconnaissait dans sa description. (Mémoires pour servir à l’histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle.) C’était une très belle femme ; mais comme elle ne voulait pas qu’on la reconnût, l’auteur, de brune qu’elle était, la fit blonde.
[2] Les tourbillons de Descartes étaient une hypothèse physique dont on s’est occupé pendant près d’un siècle, mais qui a fait place à la loi de l’attraction. Fontenelle, élevé dans les idées de tourbillons, les a conservées jusqu’à sa mort: quoique Newton eut publié en 1687 son fameux livre des Principes, Fontenelle me proposa, dans ses dernières années, de faire imprimer un petit ouvrage sur les tourbillons, qu’il avait fait autrefois ; je voulus l’en dissuader. Falconet eut la faiblesse de s’en charger quelque temps après. Cet ouvrage est intitulé : Théorie des tourbillons cartésiens, avec des réflexions sur l’attraction ; 1752. Mais on n’osa pas y mettre son nom. (Mém. p.300.)
