Lettre

LETTRE de Fontenelle à

Basnage de Beauval, imprimée dans l’Histoire

des ouvrages des savants,

septembre 1699, Page 415

J’ai vu, monsieur, dans les Nouvelles de la république des lettres, une lettre qui me regarde. L’auteur ne se nomme point ; mais, quel qu’il soit, je le remercie de l’extrême honnêteté avec laquelle il me traite. C’est une chose assez rare dans le monde savant, qu’une critique si civile. Je conviens, avec l’auteur, que quand j’ai supposé (Pluralité des mondes) qu’un homme suspendu en l’air verrait passer au-dessous de lui, en vingt-quatre heures, tous les différents peuples de la Terre, cela est, rigoureusement parlant, contre le système de Copernic, parce que la Terre, dans le temps qu’elle fait un tour sur son axe, par son mouvement journalier, avance aussi, par son mouvement annuel, sur le cercle qu’elle décrit autour du Soleil, et qu’ainsi elle se déroberait bientôt de dessous les pieds du spectateur suspendu. Mais aussi je ne l’ai fait que pour donner une image sensible du mouvement journalier de la Terre, et je n’ai point du tout prétendu y enfermer le mouvement annuel. Il n’y a dans une supposition, comme dans un marché, que ce qu’on y met. Je ne voulais alors expliquer qu’un seul mouvement ; et, dans tout cet ouvrage, une de mes plus grandes attentions a été de démêler extrêmement les idées, pour ne pas embarrasser l’esprit des ignorants, qui étaient mes véritables marquises. Il est vrai qu’un peu auparavant j’avais établi les deux mouvements de la Terre ; mais je ne m’étais pas pour cela privé du droit de les pouvoir séparer ensuite, quand la netteté de l’explication ou l’ornement de la matière le demanderait. Cette supposition est d’autant plus pardonnable, que je n’en ai tiré aucune conséquence philosophique, ni que je prétendisse donner pour vraie ; et c’est une chose que je crois avoir assez exactement observée dans le mélange perpétuel de vrai et de faux qui compose ce petit livre. Quand j’ai voulu raisonner, j’ai tâché d’établir des principes solides ; quand il n’a été question que de badiner, je n’y ai point regardé de si près. Mais que direz-vous, monsieur, et que dirait l’auteur de la lettre, si je soutenais que ma supposition peut être exactement et philosophiquement correct ? Mon spectateur suspendu en l’air, se sait enfermé dans l’atmosphère ; et il faut bien qu’il y soit pour être à portée de voir les objets que je lui fais considérer. Or, l’atmosphère enveloppe la Terre, et ne l’abandonne jamais. L’atmosphère suit le mouvement que la Terre a sur son axe, et en même temps elle suit la Terre qui tourne autour du Soleil. Mon homme ne serait immobile qu’à l’égard du mouvement par lequel l’atmosphère tourne sur l’axe de la Terre, mais non pas à l’égard du mouvement par lequel l’atmosphère et la Terre, tout ensemble, tournent autour du Soleil. Ainsi, la Terre ne se retirerait point de dessous lui, et différents peuples passeraient en vingt-quatre heures sous ses yeux. Je n’ai pas voulu tant dire à la marquise, surtout dans les commencements ; mais l’auteur ne doit pas être traité comme elle. Voilà, monsieur, tout ce que j’ai à répondre à

la principale, et, ce me semble, à l’unique objection de l’auteur ; car ce qu’il dit après cela ne me regarde point, il demande ce que deviendrait le spectateur abandonné par la Terre, et s’il tomberait dans le Soleil ? Je n’en sais en vérité rien et il serait bon d’avoir sur ce sujet quelques expériences avant d’en raisonner. À plus sérieusement, cela dépend du système de la pesanteur, non pas renfermé dans notre petit tourbillon de la Terre, mais étendu au grand tourbillon qui comprend le Soleil et toutes les planètes. Il y a bien de l’apparence que les planètes pèsent, à l’égard du Soleil, comme les corps terrestres à l’égard de la Terre ; et quelques philosophes modernes nous ont déjà ouvert de grandes vues sur cette matière ; mais à Dieu ne plaise que je m’y aille embarquer. L’auteur ne paraît pas bien convaincu que le Soleil tourne sur son axe. Les astronomes croient pourtant avoir observé qu’il tourne en vingt-sept jours. On s’en est assuré par les taches ; et d’ailleurs, il paraît impossible, selon la mécanique, qu’un corps placé au centre d’un liquide qui tourne, se dispense de tourner sur lui-même.

Fin.

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