Je fixe son portrait et je n’arrive pas à réaliser que cet inconnu sera bientôt la personne dont je serais la plus proche. Je ne verrais plus mon Père ni mon frère mais lui je le verrais tous les jours. Si je vis assez longtemps, je passerai même une plus grande partie de ma vie avec lui qu’avec ma propre famille. Il a un physique similaire à celui des autres, il a des occupations similaires à celles des autres, il a une famille similaire à celle des autres. Rien ne le démarque à part que maintenant il sera mon époux.
La matinée continue son avancée et le temps de se préparer est venu. C’est la même routine que d’habitude, à la minute prêt, mais d’une façon bien étrange tout est pareil et différent à la fois. Les embellisseuses, chargées de prendre soin de ma longue chevelure noir jais, viennent de sortir de la chambre et les idées n’arrêtent pas de se bousculer dans ma tête. Une chose est sûre, elles me pensent plus sotte que je ne le suis en réalité. Pensaient-elles réellement que je ne remarquais pas leurs messes basses? On me cache des informations et cela me déplaît fortement. Je ne pense pas qu’elle parlait de mon futur mariage, elles n’auraient pas eu besoin de se cacher si tel était le cas. Soit il me manque des renseignements concernant mon union soit elle parlait d’un sujet qui reste encore un mystère pour moi, l’homme dangereux qui est en chemin.
J’ai besoin de réponses, je cours donc vers la salle de rubis, où devrait être mon père fidèle à ses habitudes. Je pourrais ainsi lui annoncer ma décision et en profiter pour avoir, peut-être, au détour de la conversation quelques renseignements sur ce qu’il se passe.
— Père, veuillez m’excuser mais…
Je ne termine pas ma phrase. La pièce est vide. Mon père est la personne la plus routinière que je connaisse. C’est l’heure à laquelle il reçoit ses sujets. Il doit être présent et l’a toujours été, sauf lors des guerres, lorsqu’il se rend sur le champ de bataille. Une guerre ? Est-ce possible ? Jamais il n’était parti avec tant de précipitation. Il m’informe quand même lorsqu’il doit s’absenter, ce n’est pas normal et je sens l’inquiétude m’envahir à cause de cette incertitude dans laquelle on préfère toujours me laisser. Reste calme Diane et réfléchis. Phoebus est sûrement informé et si tu insistes assez comme hier il voudra peut-être bien te donner des informations.
Je me précipite donc là où mon frère Phoebus se trouve toujours quand il a besoin de réfléchir, la salle de diamant. Il a toujours dit que la pureté et la transparence qui s’en dégage l’aidait à rester concentré. Je ne me suis pas trompée, il est là dans sa tenue d’un pourpre profond et intense, celle des princes. Lorsqu’il entend les portes claquer ses grands yeux noirs se tournent vers moi. Il relâche ses épaules et semble reprendre sa respiration quand il remarque que ce n’est que sa petite sœur. Je referme les portes avec douceur derrière moi et l’invite à s’assoir à mes côtés. Il s’exécute et s’affale avec lourdeur à ma droite. Il met son visage entre ses mains et je décide de me taire. Je ne peux pas imaginer ce qu’il ressent. En l’absence de notre père, il s’est réveillé aujourd’hui à la tête de Moonjoya. Il passe sa main dans son épaisse chevelure brune bouclée, souffle et regarde droit devant lui. Je l’observe en silence. Il fronce les sourcils et je vois les muscles de sa mâchoire se contracter. Il fait toujours cela lorsqu’il est soucieux. Je pose ma main sur sa nuque dans une vaine tentative pour l’aider à relâcher la pression.
— Si tu veux en parler je peux t’écouter.
— Tu sais très bien que je ne peux pas le faire Diane.
— Et pourquoi ?
— Car cela ne te regarde pas, ça reviendrait seulement à t’inquiéter pour rien.
— Je sais que je n’ai jamais insisté, j’ai accepté qu’en effet la politique ne me concernait pas. Mais là je vois bien qu’il se trame quelque chose et rester dans l’incertitude est bien plus angoissant.
Phoebus reste silencieux. Ma tentative d’argumentation n’a pas été utile. Je vais donc essayer le bluff, ça passe ou ça casse.
— Père m’a déjà parlé de ce monarque qui nous menace et qui avance à grand pas.
Je n’ai aucune certitude que cet homme mystérieux soit un monarque. Mais j’imagine que pour inquiéter tout un pays il faut être à la tête d’une armée, et que pour affoler mon pays cette armée doit être puissante. Rare sont les hommes ordinaires a en posséder une mais peut-être que je me trompe. Maintenant il ne me reste plus qu’à espérer que ma tactique fonctionne.
— Quoi ? Père t’a parlé de l’Empereur ?
Gagné. J’ai eu raison de mentir sur l’étendue de mes connaissances car je récupère une nouvelle information, c’est donc bien un de nos voisins qui vient nous attaquer. Je suppose que ce dernier n’était pas dans la liste de mes prétendants, il ne reste donc encore qu’un inconnu pour moi. Je continue alors ma recherche d’informations.
— Père est parti au combat pour ralentir sa progression n’est-ce-pas ?
— On avait pas prévu qu’il irait aussi vite. Entre hier et aujourd’hui seulement, il a déjà fait des pas de géant.
Il pose les coudes sur ses genoux, et rentre sa tête entre ses larges épaules et continue comme si je n’existais pas et qu’il se parlait à lui seul.
— Cet Empereur, celui qui vient de l’ouest, toutes les villes lui ont ouvert leurs portes. Il leur promet une monarchie où le peuple aura sa place et où il sera écouté. Il a donc avancé plus vite que nous l’avions prévu vu qu’il n’a pas besoin de se battre.
Cette révélation me procure une terrible sensation. Je sens des frissons parcourir mon dos et mon cœur ralentir tant la peur m’accapare. Je continue mon interrogatoire, fébrile.
— Où est-il?
Il vient de dépasser nos frontières. Sans combat. Notre propre peuple est de son côté et se retourne contre nous.
