Chapitre 42
Je décide d’apaiser l’atmosphère en changeant de conversation. Je ne regrette pas mon choix car Kaël se calme immédiatement . Sa voix devient plus douce, comme je l’aime.
— Si tu veux nous pouvons discuter ce soir ? J’ai encore du travail, mais je demanderai à ce que l’on prépare une table pour nous deux et nous pouvons dîner ensemble ? rejoins moi dans la grande salle au coucher du soleil.
Cette idée me réjouie. C’est la première fois qu’il m’invite à dîner. J’ai le sentiment de me sentir privilégiée. Moi à qui, il y a encore peu de temps, on a rappelé sa petite condition je vais dîner avec l’Empereur le plus puissant du monde.
La journée se termine, l’heure de mon dîner avec Kaël approche. Il est donc venu le moment d’aller me préparer. J’ai du temps devant moi, je peux donc prendre un long bain que j’ai parfumé à la vanille pour que cette douce odeur puisse imprégner tous les pores de ma peau. Je veux que Kaël ne puisse plus jamais sentir de vanille sans penser à moi.
Je suis encore dans mon bain lorsque je réfléchis déjà à ma tenue. J’hésite entre une robe blanche, chère à Kaël, et une robe colorée qui me ressemble plus. J’ai envi qu’il me trouve belle, ce qui fait balancer mon cœur vers une robe monochrome blanche comme neige. Mais, je veux qu’il voit celle que je suis réellement, pas la petite prisonnière suivant ses codes.
Ce sera donc une tenue bleue nuit et or. Elle est simple mais élégante, je pense donc que c’est adapté à la situation. Elle se compose d’un haut court et d’une jupe longue qui se termine par des broderies au fil d’or en forme de fleurs, remplissant progressivement tout le bas de la jupe. Je disposerai également un voile bleu d’un tissus fin sur le haut de la tête qui cachera mes épaules et qui descendra jusqu’au sol.
Je sors enfin de mon bain avant que la peau de tout mon corps ne soit totalement fripée. Je n’ai pas lavé mes cheveux afin qu’ils soient secs pour le repas et afin de ne pas avoir à les attacher. Je les ai tressé juste avant afin d’avoir de belles ondulations qui descendent jusqu’au bas de mon dos. Je les jette tous derrière mes épaules et pars m’habiller comme prévu. Je finis ma préparation par la pose de mon voile que j’attache grâce à des épingles serties de petits saphirs discrets dans ma chevelure noire.
J’ai décidé de ne pas me maquiller. Je veux qu’il me voit naturelle, comment je suis sans artifices. Je dois avouer que cette décision s’explique aussi par le fait que j’ai peur de ne pas réussir cette tâche et d’être plus moche avec que sans. Ce n’est pas le moment de tester mes compétences.
Je regarde rapidement par la fenêtre. J’étais tellement préoccupée par mes préparatifs, que je n’ai pas pensé à vérifier le temps qu’il me restait. C’est toujours comme ça, plus j’ai de temps, plus mon retard est grand. C’est déjà le crépuscule, le soleil va bientôt disparaître, ce qui signifie que je devrais déjà être dans la grande salle. Je me dépêche donc de finir d’attacher mon voile et me précipite vers mon lieu de rendez-vous.
J’espère que Kaël ne sera pas énervé. C’est quelque chose qui exaspérait toujours mon père, il fallait sans cesse m’attendre tant je prenais mon temps. Lorsque j’arrive dans la grande salle la nuit est déjà présente contrairement à moi. Toutes les bougies sont allumées, me rappelant mon retard.
Je lance un regard inquiet à Kaël. À ma grande surprise, ce n’est pas un visage fermé que je vois, mais un grand sourire. Visiblement il est patient, ce qui lui sera utile avec moi. Je suis soulagée de ne pas l’avoir énervé, ce qui me permet d’espérer une bonne soirée.
La salle est magnifique, magique. Elle est remplie de centaines de bougies se reflétant dans les nombreux miroirs de la pièce, décuplant leur effet. Même les jardins ont été éclairés ce qui nous permet de les voir à travers les grandes fenêtres. Cela a dû demander beaucoup de travail. Je suis un peu gênée que l’on se soit tant dérangé pour un simple repas en ma compagnie, mais je suis si ébahie par la beauté du lieu que j’oublie très vite mon embarras.
La table est tout aussi splendide. Elle est recouverte de nombreuses fleurs de toutes les couleurs, j’aime beaucoup. Le service en or y est disposé avec un nombre incalculable de couverts dont je ne suis pas sûre de savoir me servir. Je suis habituée à des repas bien plus simple. Ce n’est pas grave, c’est l’occasion d’apprendre les drôles de coutumes de l’empire de Kaël qui visiblement a besoin de beaucoup de vaisselle.
D’un mouvement de tête, il m’indique de m’approcher de lui, ce que je fais. Il tire une chaise et m’accompagne d’un geste de la main pour que je m’assieds. Bien que la table soit grande, les deux assiettes sont proches. Je suis au bout de la table et il vient s’assoir à mes côtés. Je suis contente qu’il ne s’éloigne pas, cela nous permettra de parler plus aisément.
Avant que nous ayons pu commencer une conversation, des servantes nous amènent le premier plat, du poisson avec une sauce qui m’est inconnue. Je goûte rapidement, c’est délicieux, frais et citronné. Cela est différent des repas que nous avions l’habitude de consommer ensemble dans sa chambre. Ils étaient plus simples, à base de fruit, de légumes et rarement composés d’épices. Là, je suis en présence d’un festin d’exception.
J’aimerais dévorer ce plat succulent, mais mon envie de discuter avec Kaël est plus forte. Je souhaiterais tout de suite parler du cas Phoebus, mais je fais un effort pour ne pas être brutal et entame une conversation fort banale. Malgré tout, même les discussions les plus anodines deviennent passionnantes lorsque c’est avec Kaël que l’on interagit.
Nous sommes interrompus par l’arrivée d’un second plat. Cette fois c’est de la volaille farcie. Il est superflu de préciser qu’une fois encore, c’est un délice. Nous restons sans mot un instant mais étonnamment cela ne me dérange pas. Kaël est l’une des seules personnes avec qui le silence n’est pas un problème. Il le rompt tout de même après plusieurs secondes.
— Jamais je n’aurai les mots pour me faire pardonner de la peine que je t’ai faite. J’ai conscience que je me suis montré influençable. Cassandre m’a manipulé et je me suis laissé faire. Je ne sais pas pourquoi ce que pouvais penser les autres avait tant d’importance pour moi. Peut-être un manque de confiance en moi. J’étais aveuglé par mon besoin de prestige. Dans tous les cas, mon comportement est injustifiable. Tu as traversé des épreuves et je n’étais pas présent pour toi. J’ai honte de ne même pas t’avoir envoyé un courrier.
Je reste sans voix. Je ne m’attendais pas à de telles excuses, là maintenant. Cela devrait me rendre heureuse mais en réalité, c’est l’inverse qui se produit. J’étais portée par l’euphorie de le retrouver après toutes ses épreuves, mais ses regrets me rappellent la souffrance qu’il a provoqué en moi. Oui il est vrai qu’il n’a même pas envoyé la moindre lettre. Je vivais la pire période de mon existence et il m’a laissé seule. Il n’a pensé qu’à lui, qu’à son prestige et je n’étais pas assez bien pour lui. Ses excuses ne changeront pas le passé.
Son regard devient triste et il vient me questionner.
— Est-ce-que tu l’aimes ?
— Qui donc ?
— Héphaï.
— Oui, bien sûr.
Je regrette instantanément ce que je viens de dire. Je ne sais pas pourquoi j’ai répondu ça car c’est bien évidemment faux. Je pense qu’en réalité, je voulais juste lui faire de la peine, comme celle que lui m’a faite. Cependant ce n’est pas correct de ma part d’utilisé Héphaï et leur amitié. Je me reproche immédiatement ma tentative de punition. Visiblement j’ai autant de défauts que mon frère et mon esprit de vengeance m’amène moi aussi à faire des erreurs. J’ai été guidée par la tristesse et l’envie de la partager le temps d’un instant. Mais si je lui dis que je viens de mentir, j’ai peur qu’il me pense folle ou que je suis une menteuse. Son visage s’est assombri. Je panique intérieurement, je ne sais pas quoi faire pour résoudre cette situation. Ne trouvant pas de solutions je décide bêtement de simplement changer de conversation. Je parle donc du premier sujet qui me vient à l’esprit.
— As-tu des nouvelles de Phoebus ?
Il semble étonné par ce changement brutal de conversation. Il me fixe en silence en fronçant les sourcils, semblant vouloir comprendre ce qui peut bien me passer par l’esprit. Mais il renonce à chercher à me comprendre et répond à ma question.
— Non aucune. Si je dois bien donner une qualité à ton frère c’est son don pour le cache cache. Ceux partis à sa recherche sont vraiment très doués mais ils sont tombés sur plus fort qu’eux pour le moment. Mais si tu veux mon avis, aller le chercher au bout du monde est inutile, on le reverra bientôt devant nos portes. Il me déteste et te pense en très mauvaise posture, il ne pourra pas résister à une vengeance. Tu le reverras bientôt, ne t’en fais pas.
Le ton de sa voix est glacial. Il est visiblement encore sous le choc de mon annonce précédente. Je regrette tellement, je l’ai blessé et je m’en veux. Mon regret s’ajoute à mon chagrin de réaliser que mon frère va bientôt revenir. Kaël a raison il n’abandonnera pas si facilement et le cauchemar recommencera bientôt. J’avais encore un espoir que Phoebus accepte la défaite et veuille négocier sans bain de sang. Mais visiblement Kaël n’est pas de mon avis et j’ai bien peur qu’il soit plus perspicace que moi. Phoebus à de nombreuses qualités, il est vaillant et courageux mais il a également beaucoup de mal à se montrer raisonnable. Je peux donc comprendre les inquiétudes de Kaël, mais cela ne m’empêche pas de tenter de le convaincre de garder mon frère près de moi, en vie.
— S’il te plait garde le en vie malgré l’affront dont il a fait preuve. Tu ne le connais pas mais il a beaucoup de qualités et ne mérite pas de mourir. Il fait des erreurs mais je saurai le raisonner, il m’écoutera.
— Dans ce cas rien ne t’empêche de le suivre. On aura qu’à laisser courir la rumeur que tu es partie en indiquant où tu te caches. Il viendra à coup sûr te chercher, même si c’est dangereux il ne pourra pas s’en empêcher. Et je te promets que l’on ne cherchera pas à vous retenir. Vous pourrez vivre une vie tranquille loin d’ici si vous le souhaitez. Tu n’es plus une prisonnière à partir de maintenant, tu es libre de partir. Cette fois-ci, je ne viendrais pas te chercher si tu t’enfuis.
Ces mots bloquent ma respiration. Il veut que je parte. Je n’ai pas le temps de répondre, nous sommes une fois de plus interrompu par l’arrivée du dessert. Il a l’air délicieux mais je ne fais que jouer avec dans mon assiette. Pendant de longues minutes aucun de nous deux ne prononce la moindre parole. Finalement j’ai utilisé les mêmes couverts tout au long du repas. Ce n’est pas ce soir que j’approfondirai mes connaissances sur les coutumes de Kaël. De toute façon, cela n’a plus d’importance, car bientôt je ne serais plus ici.
