Amour prisonnier: chapitre 36

Chapitre 36

J’ai fait mon maximum pour écouter le sage conseil d’Héphaï et je n’ai pas cherché à connaître celle par qui Kaël m’a remplacée. La tentation de le suivre dans les couloirs jusqu’à le surprendre avec elle est forte mais heureusement, Héphaï est là pour m’aider à résister. Il vient me voir tous les jours. Bien que cela ne me permette pas d’oublier Kaël, au moins ça me change les idées l’espace d’un instant et me ramène à la raison.

De plus cela me permet de comprendre pourquoi il a pu devenir le meilleur ami de l’Empereur. Il sait écouter, il est terriblement drôle, très intelligent et sait toujours quoi dire pour remonter le moral. Grâce à lui je ne me sens plus seule, j’ai enfin un ami, un vrai. Je pouvais aussi parler avec Cassandre mais j’avais parfois le sentiment qu’elle m’entendais plus qu’elle ne m’écoutait. Tandis qu’Héphaï lui s’intéresse réellement à moi et me donne toujours des conseils justes et avisé. Avant, Kaël était comme lui avec moi. Mais contrairement à Héphaï, lui a décidé de me tourner le dos pour préserver sa réputation. Il ne reste plus qu’une personne ici à ne pas me considérer comme une paria, et heureusement il est à mes côtés pour me soutenir.  

Plus je le vois, mieux je vais. La petite boule d’angoisse prenant toute la place dans ma poitrine diminue petit à petit, dès lors que je suis en sa compagnie. Avant, je ne voulais pas sortir de mon lit, me réveiller était un calvaire, je préférais dormir, quitte à ne jamais me réveiller. Mais maintenant, ses visites m’ont données une raison de me lever, je suis même prête à affronter ce qu’il se passe à l’extérieur de ma chambre.

Aujourd’hui, au lieu de nous retrouver comme d’habitude dans ma chambre, je pourrais lui montrer mes endroits préférés du palais. Il ne devrait pas tarder à arriver, je lui demanderai quand il sera là, si ça ne le dérange pas d’être vu en ma compagnie.

Où pourrions-nous aller ? Dans la salle de diamant ? Non j’en ai marre de rester enfermée. L’orangeraie ? Bien que ce soit très joli, je suis sûre qu’il y a mieux. J’ai bien une autre idée, en réalité c’est là bas que j’aime me ressourcer. Mais est-ce convenable d’y aller avec un homme ? Généralement si une femme y va accompagnée ce n’est pas avec de bonnes intentions. Mais j’aime tellement cet endroit, c’est paisible et le bruit de la cascade m’apaise. Cela fait plusieurs jours que je ne suis pas sortie et c’est là que je veux aller. C’est décidé, on ira dans la grotte où je me réfugie toujours. J’espère que mon geste ne sera pas mal interprété.

Si je dois sortir je pense qu’il faudrait que je m’apprête plus que ces derniers jours. Je vais donc vers la salle d’eau prendre un bain pour me rafraîchir. Tandis que je m’y prélasse, je me rends compte que je vais mieux aujourd’hui. Mon cœur est léger et mon esprit apaisé. Héphaï ne devrait pas tarder, il faut donc que je me dépêche. Je mets une huile à l’odeur fruitée discrète et j’arrive t’en bien que mal à faire une tresse que je mets sur le côté. Je suis fière de moi, elle est moins jolie que celles que font les servantes mais leurs leçons ont porté leurs fruits, je peux enfin me coiffer seule.

Il est maintenant venu le temps de me vêtir. Pour la première fois depuis des mois j’hésite. Avant je prenais une robe blanche identique à l’autre robe blanche qui se tenait à ses côtés. Mais aujourd’hui j’ai envie de m’affirmer, de porter ce qu’il me plait. Mais suis-je prête à avoir tous les regards sur moi ? Je vais détonner parmi toutes ces femmes vêtues de la même façon. Je les sais déjà assez médisantes, je ne sais pas s’il est nécessaire que je rajoute de l’eau à leur moulin. Mais que cela peut-il bien me faire ? Je n’apprécie pas ces personnes, ce qu’elles pensent de moi ne doit pas m’atteindre. Dit comme cela, ça semble simple, mais maintenant il faut se lancer. J’ai décidé de changer pour être celle que je souhaite et c’est le premier pas à franchir. Ce ne sont que des vêtements, c’est une étape facile normalement. Allez je me lance.

Je saisis une robe rouge avec des broderies cousues au fil d’or représentant des petites fleurs sur le bas de la jupe. Le tissus est léger et fluide, suivant mes courbes en les mettant discrètement en valeur. Je trouve que cette couleur fait ressortir le vert de mes yeux et c’est pour cela que je l’ai choisie. Pour aller avec ma robe, je mets dans ma tresse de nombreuses petites épingles dorée en forme d’abeilles. Je me regarde une dernière fois dans le miroir et ce que j’aperçois m’interpelle. Celle que je vois c’est moi, enfin, et je me sens bien. De cette façon je suis prête à affronter le monde. Je ne me cache plus.

L’on frappe à la porte. Mon cœur s’accélère, le voilà enfin. Je prends quelques secondes pour me calmer. Je me concentre sur ma respiration pour la ralentir. C’est bon, je peux aller lui ouvrir. J’espère qu’il ne sera pas trop choqué par ma tenue. Mais le connaissant je sais qu’il ne me jugera pas et dans tous les cas il devra bien s’y faire car je ne compte pas changer. Le pauvre il attend devant la porte depuis tout à l’heure, il faut que j’aille lui ouvrir. J’ai dû perdre l’habitude des gens polis qui attendent pour rentrer.

Ses yeux pétillent en me regardant. Visiblement ma nouvelle apparence lui plait. Je ne sais pas trop pourquoi cela me fait tant plaisir qu’il apprécie. Cela me rassure et me donne la confiance nécessaire pour affronter le regard des autres, je sais au moins que j’aurai un allié.

—   Tu ne me laisses pas entrer ?

—   Non ! Aujourd’hui j’aimerais que nous sortions un peu. Enfin si cela ne te dérange pas d’être vu en ma compagnie ?

J’attends avec un peu trop d’impatience sa réponse. Je ne devrais pas tant douter, mais je comprendrais qu’il ne veuille pas s’associer à moi, je ne suis plus personne. Kaël me l’a bien fait comprendre. J’essaye de déchiffrer les expressions sur son visage mais je n’y arrive pas vraiment. Je pense que c’est de l’étonnement, mais cela ne me donne pas vraiment d’indice concernant sa réponse.

—   Comment peux-tu penser ça ?

—   Penser quoi ?

—   Penser que c’est une honte d’être vu en ta compagnie ?

—   Kaël ne veut pas être associé à moi lui.

—   Kaël fait ce qu’il veut et moi aussi. Et ce sera un plaisir de sortir avec toi.

Je ne sais même pas pourquoi j’ai pu redouter une autre réponse. Il est tolérant et ouvert d’esprit, il était donc évident qu’il n’allait pas me juger et me rejeter selon ma condition sociale. Il me voit comme un être humain, pas comme une prisonnière ayant perdu tous ses droits en une seule nuit. Qu’importe d’où je viens, comment je vis, je suis comme lui.

Emportée par l’euphorie, je me précipite vers l’extérieur et je lui prends la mains pour l’emporter rapidement dans ma grotte favorite. Je ne réfléchis pas au geste que je suis en train de faire. J’avais l’habitude de faire la même chose lorsque je voulais emporter mon frère quelque part et je retrouve mes gestes d’enfance sans penser aux conséquences. Je suis tellement excitée par l’envie de lui montrer cet endroit si beau de mon palais, lui montrer les beautés de chez moi. J’espère qu’il ne l’a jamais vu ? Je serais un peu déçue de ne pas lui faire découvrir ce lieu magique.  

Je tente de me rassurer en me disant qu’un homme avec tant de responsabilités à autre chose à faire que de visiter. C’est déjà un miracle qu’il ait du temps à me consacrer. Au pire ce n’est pas grave, demain je redoublerai d’effort pour trouver un nouveau lieu. Étant partie dans mes réflexions, l’espace d’un instant, j’ai peur que nous soyons perdus. Je ne veux pas lui prendre son temps inutilement, c’est déjà gentil de sa part de prendre soin de moi malgré ses nombreuses préoccupations.

Je suis soulagée lorsqu’au loin je l’aperçois. C’est bon, nous ne tournons pas en rond depuis tout à l’heure et atteignons mon but. J’accélère encore plus le pas et cela fait rire Héphaï qui n’a aucune peine à me rattraper. Je peux déjà voir l’intérieur de la grotte et elle est encore plus belle que dans mes souvenirs. A cette heure, le soleil pénètre en son sein colorant ses parois d’un rouge orangé et transforme l’eau en lave.  Je suis émerveillée par ce que je vois. J’ai en face de moi mon paradis sur terre et je suis sûre qu’Héphaï n’a jamais rien vu d’aussi beau.

Mais soudainement mon regard quitte la splendeur et tombe sur la frayeur. Je me stoppe net. Je ne sais pas pourquoi j’ai peur, je ne devrais pas. Je crois que je crains de le voir avec elle. Je suis soulagée lorsque je remarque qu’il est seul avec un autre homme. Mais mon soulagement s’évapore lorsque je vois ses yeux se baisser en direction de ma main dans celle d’Héphaï. J’avais oublié que je la tenais encore.

Je réalise alors qu’il est train de me voir, main dans la main avec son ami, prête à rentrer dans une grotte fameuse pour accueillir les couples voulant exprimer leur amour. Si j’avais encore des doutes concernant ce à quoi il peut bien penser, son regard furieux vient m’éclairer. Mais celui qui m’adresse n’est rien comparé à celui qu’il envoie à son ami.

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