Chapitre 28
Cassandre me quitte seulement quelques minutes après notre conversation, visiblement contrariée. Je voudrais m’excuser de l’avoir vexée, même si je ne comprends pas vraiment la raison. Elle qui a tant fait pour moi. Mais quelque chose me retient. Le reste de la journée se déroule terriblement lentement, je n’ai qu’une hâte, c’est de retrouver Kaël ce soir. J’ai oublié comment je faisais avant de le connaître, à quoi d’autre je pouvais bien réfléchir..
Bien que penser à lui soit agréable, cela me dérange malgré tout. Comment puis-je être aussi dépendante de lui. Il m’obsède tellement que j’en oublie la personne que je veux être. Lors de la rencontre avec mon peuple je me suis bien rendue compte que je n’avais rien fait pour les autres de toute ma vie. Je ne connais même pas mon propre pays, je n’ai jamais été curieuse, je n’ai jamais cherché à les connaître pour les aider, jusqu’à présent j’ai été inutile. Mais comment faire ? Kaël lui aussi doit avoir mon âge, mais lui est déjà en passe de devenir le maître du monde. Moi je n’ai rien fait, j’attendais juste un mariage que je n’approuvais pas. Je laissais mon Père décider pour moi, sans rien dire.
Pour la première fois de ma vie, je sens que j’ai mon destin entre mes mains. Étrangement, maintenant que je suis prisonnière je me sens plus libre, je ne suis plus une fille à marier. De toute façon, personne ne voudrait épouser une prisonnière, peut être un brigand l’accepterait, mais pas un prince. Mon avenir à complètement basculé. Je ne peux plus compter sur un mariage pour améliorer ma condition, mais étonnamment j’en suis heureuse.
Sans m’en rendre compte j’ai passé des heures assise seule dans les jardins à réfléchir. Je suis tirée de mes pensées par l’obscurité de la nuit qui me tombe dessus sans que je ne m’en aperçoive. Mon cœur s’accélère, c’est le moment de rejoindre Kaël, ce que j’ai attendu toute la journée. Je ne sais pas pourquoi je suis stressée, il n’y a pas de raison. Je vais juste m’occuper d’un blessé. Pour une fois je ne m’occuperai pas seulement de moi mais d’une autre personne, c’est peut être le premier pas vers ma nouvelle vie d’altruiste.
Je prends une grande inspiration avant d’ouvrir la porte, dans l’espoir que cela me donne du courage. Il est déjà là, installé dans le lit et entouré d’une tonne de documents. Il semble captivé par ce qu’il est en train de faire. Je ne pensais pas que l’on pouvait être aussi beau en travaillant. Je referme la porte derrière moi et le claquement attire son attention sur moi. Il me regarde et son visage s’illumine grâce à un léger sourire.
— Viens par là, le repas est déjà arrivé, tu dois mourir de faim.
Il tapote sur le lit pour m’indiquer où m’installer. Je m’y précipite, la gêne de la veille a pratiquement disparue, tout simplement car je suis bien avec lui. J’adore le moment du repas lorsque nous sommes ensemble, nous discutons sans nous arrêter et bien que nos conversations soient insignifiantes, je les apprécie tellement. J’ai le sentiment de rentrer dans son intimité. Il m’amuse mais il m’émeut également, sa vie ne fut pas facile mais jamais il ne se plaint. Je suis triste que tout cela lui soit arrivé, il ne mérite pas tant de souffrance.
Lorsqu’il me parle de sa famille je ne peux pas m’empêcher de penser à la mienne. Depuis qu’ils sont partis je ne cesse de penser à eux. Ce qu’à dit Cassandre m’a rassurée mais tant que je n’aurai aucune certitude, mon esprit ne sera pas tranquille.
— Kaël, est-ce-que je peux te poser une question ?
— Tu peux toujours demander, il n’est juste pas sûr que tu puisses avoir des réponses.
— Que sont devenus mon frère et mon père ? Où sont-ils ?
— Malheureusement, j’ai bien peur de ne pas pouvoir te répondre.
— Que veux-tu dire par là ?
— Je ne sais pas où ils sont. Lors de la bataille du palais, ton père était déjà parti depuis plusieurs jours. Mes soldats et moi le cherchons mais nous n’arrivons pas à le retrouver. Il a intelligemment anticipé notre venue et a donc de l’avance sur nous. Il a décidé de se cacher, car tant qu’il est en vie et sans accord avec moi, il est toujours légalement le Roi. C’est astucieux de sa part.
— Et Phoebus ? Il était là lors de la bataille, tu l’as vu ? Où est-il ?
— Lorsque la bataille fut perdue pour lui, il a fuit. L’on m’a dit qu’il souhaitait continuer à se battre mais ton père a intimé l’ordre qu’il parte si jamais je gagnais trop de terrain. Il n’a pas eu le choix, et cela ne m’étonnerait pas qu’il revienne dans peu de temps pour récupérer son royaume et pour se venger.
— Mais dehors on va les…tuer ?
Ma propre question me terrifie. Si le peuple voulait me tuer, il n’y a pas de raison pour qu’il les épargne eux.
— Ils avaient peur de moi alors que je ne suis pas le plus grand danger. Mais malheureusement je n’ai pas eu l’occasion de leur expliquer.
— Mais quand tu les retrouveras que vas-tu faire d’eux ?
— J’essaye toujours de négocier. S’ils renoncent au pouvoir et abdique, je les envoie sur une île isolée de mon royaume, sous haute surveillance jusqu’à la fin de leur jour. Ce n’est pas le paradis mais ils vivront tranquillement de longues années. Malheureusement peu sont ceux à choisir cette solution. Les Rois sont fiers et préfèrent bien souvent combattre jusqu’à la mort. J’espère sincèrement que ton père et ton frère seront plus sages.
Je l’espère également. Je sais que mon père aura cette sagesse, il a toujours considéré nos vies comme plus importante que le pouvoir. Je n’ai pas la même conviction pour Phoebus. Il est fougueux et bien trop fier, il préfère mourir debout que de vivre à genoux. Il a trop lu de livre traitant d’héros se sacrifiant pour leur honneur. Je prie donc pour que mon père sache le raisonner si jamais ils devaient faire face à Kaël.
Ils pourraient gagner aussi face à lui, mais Kaël me semble si puissant que cela me semble impossible. Mais si jamais c’était le cas, que feraient-ils de lui ? Je n’ai jamais entendu parlé de prisonniers politiques sur des îles désertes. Peut-être que mon père tue donc ses opposants ? Je préfère ne pas penser à ça. Si je demande à mon Père de sauver la vie de Kaël il m’écoutera, même s’il risque de ne rien comprendre à la situation. Mais mon frère voudra le tuer, c’est sûr. Par chance ce n’est pas lui le Roi, il ne prend donc pas les décisions. Il est encore trop jeune pour ça, il n’a pas la sagesse de mon père.
— Merci Kaël.
— Pourquoi me remercies-tu ?
— Merci de vouloir garder ma famille en vie.
— Je ne voudrais jamais te faire cette peine. Mais tu dois savoir que souvent je n’ai pas le choix, c’est l’autre ou moi.
— Je comprends, mais mon père est intelligent, il fera le bon choix.
En disant ceci, je sens les larmes couler le long de mes joues. Sûrement pour me consoler, Kaël me prend dans ses bras. D’ordinaire, ce contact si rapproché me mettrait mal à l’aise, mais là il me fait du bien. Je suis immédiatement apaisée et je sens la peur s’évaporer comme de la fumée.
