Chapitre 25
Lorsque je rentre je le trouve toujours dans son lit, mais il est maintenant torse nu avec un gros bandage entourant son bras. Je suis gênée de le voir ainsi, j’essaye de détourner mon regard, mais je suis irrésistiblement attirée par cette vision. Je tente donc de le regarder plus discrètement mais cela ne doit pas l’être assez car je l’entends rire. Contrairement à moi, il ne semble pas être embarrassé. Il doit avoir l’habitude d’être sans vêtement face à des femmes, alors que pour moi c’est une première.
— Veux-tu que je me rhabille ?
— Non, ne te dérange pas.
— Le contraire m’aurait étonné. Dit-il avec un léger sourire en coin.
Ce n’est pas ce que je voulais dire, je ne souhaitais pas qu’il se dérange pour moi c’est tout. Je sens le sang me monter aux joues et elles doivent maintenant être toutes rouges. Je dois rapidement changer de conversation avant d’être si gênée que je souhaiterais disparaître.
— Depuis combien de temps connais-tu Héphaï ?
— Cela fait si longtemps.
— Comment l’as-tu rencontré ? T’en souviens-tu ?
— Oui, c’est le fils d’un de mes employés de maison.
— Es-tu ami avec un simple domestique ?
— Ce n’est pas un simple domestique. Comme tu viens de le dire, c’est mon ami.
Je suis vraiment sotte. Moi qui voulais dissiper ma gêne voilà que je me sens encore plus mal à l’aise que tout à l’heure. J’avale ma salive comme si cela pouvait faire revenir ces paroles dans ma gorge.
— Ne t’en fais pas, tu as juste la même réaction que tout le monde.
— Mais comment est-il devenu ton ami ?
J’ai peur d’aller trop loin dans mon questionnement mais, au-delà du fait que je souhaite mieux connaître cet Héphaï, j’aime lui parler et je ne souhaite pas que cela se termine. Il réfléchit un instant avant de me répondre.
— J’évoluais dans un monde d’adulte où il y avait peu d’enfant. Lorsque ma famille a commencé à perdre chacun de ses membres petit à petit j’étais encore jeune et mes idées étaient de plus en plus sombres. Je me refermais sur moi-même, refusant toutes les activités que l’on me proposait et je ne désirais plus rien. J’avais perdu le goût de la vie.
Je suis frappée par ses révélations. Je ne pensais pas qu’un homme si fort puisse aussi être si fragile. Je suis également admirative de la façon naturelle qu’il a d’en parler. Il n’éprouve aucune honte à montrer ses failles et j’aimerais tellement être comme lui. Je cache toujours mes angoisses à mes proches, les gardant enfouies dans le tréfonds de mon âme. Parler comme Kaël m’aiderait, j’en suis sûr, mais je n’ose jamais.
— Ma nourrice a tout tenté pour m’aider mais rien ne faisait. Jusqu’au jour où elle m’a présentée Héphaï. Il est d’abord resté dans ma chambre pendant de longues minutes sans parler. Je me demandais ce que ce drôle de petit bonhomme me voulait, j’étais tellement intrigué par lui que lorsqu’il m’a parlé j’ai répondu sans réfléchir, alors que je n’avais adressé la parole à personne depuis des semaines.
— Qu’a-t-il dit ?
— Il m’a demandé si j’aimais les chevaux. Puis il m’a parlé sans pouvoir s’arrêter d’un nouvel étalon blanc qui venait d’arriver et que personne n’arrivait à dompter tant son caractère était mauvais.
— Un étalon blanc ? C’est ton cheval ? Celui que j’aie vu tout à l’heure ?
— Tout à fait.
— Mais il n’a pas du tout un mauvais caractère !
— Oh, et tu sais de quoi tu parles quand nous traitons de mauvais caractère !
Il dit cela en rigolant d’un rire franc. Je suis un peu vexée qu’il pense cela, mais je dois avouer que je ne me suis pas montrée très sympathique avec lui depuis que je le connais.
— Je peux t’assurer qu’il a un très mauvais caractère. Ce devait être une mule dans une ancienne vie car il est terriblement têtu et n’en fait qu’à sa tête. Personne ne peut le forcer à faire quoi que ce soit.
— Mais lorsque je l’ai vu il était très discipliné.
— Oui, car il a envie de l’être.
— Comment cela est-ce possible ?
— Héphaï et moi sommes allés le voir tous les jours, et tous les jours nous avons vu les meilleurs dresseurs de la région essuyer échec sur échec. Dès lors qu’ils abandonnaient pour la journée nous allions le voir. Au départ, comme Héphaï avait fait pour moi, nous restions dans son box, sans rien faire. Puis progressivement nous lui avons donné à manger, puis nous avons pu le toucher et le brosser. De jour en jour il devenait plus affectueux. Cela me faisait également beaucoup de bien d’être en contact avec cet animal. Chaque matin en me levant je n’avais qu’une hâte, c’était de le rejoindre. Pour la première fois depuis longtemps je ressentais de la joie. Mais un jour, alors que nous nous rendions à l’écurie nous avons appris que le cheval allait être tué. Vu que personne ne pouvait le monter il était inutile.
— Comment as-tu fait pour qu’il reste vivant ?
— Patience mademoiselle, j’y arrive. Je viens de te dire qu’il était inutile car personne ne pouvait le monter, je n’avais qu’à le faire alors.
— Tu l’avais déjà fait avant ?
— Non, jamais mais je n’avais rien à perdre. À part me casser quelques os peut-être. Je ne voulais vraiment pas le perdre. Donc sans réfléchir je me suis approché doucement de lui et j’ai pu le chevaucher, et surtout je ne suis pas tombé.
— C’était un miracle.
— Pas vraiment. Il me faisait confiance et je pense qu’il m’appréciait, donc ça ne le dérangeait plus. On ne dresse pas les animaux, on peut juste leur donner envie de nous aider. Depuis, je suis le seul à pouvoir le monter et on ne s’est plus jamais quitté. Dorénavant Catouns est mon unique cheval et Héphaï mon meilleur ami. Ils me sont tous deux fidèles depuis de nombreuses années et ce sont les seules êtres sur qui je peux compter.
Je suis contente qu’il se soit autant confié à moi. Je pense que tout le monde connaît cette histoire et que ce n’est un secret pour personne mais je suis heureuse d’en avoir appris autant. J’ai l’impression de mieux le connaître maintenant, et il commence à me plaire. Mais comment peut-on être un homme qui me vole tout ce que j’ai et également un homme qui sait se montrer patient et aimant envers ses amis, même ceux à quatre pattes ? Il semblerait que je devrais arrêter de voir le monde en noir et blanc. Il n’y a pas les méchants d’un côté et les gentils de l’autre. Je pensais être du bon côté, mais j’ai vu aujourd’hui que je n’étais pas une bonne princesse pour mon peuple qui me déteste, mais ce n’est pas pour autant que je suis un monstre. Enfin je crois. C’est décidé, je dois devenir une meilleure personne, et pour se faire, je vais arrêter de juger les gens sans les connaître. Je vais donc apprendre à connaître Kaël.
Maintenant que j’ai un peu plus confiance en lui, je m’aventure à lui poser des questions concernant ma famille. Il ne veut pas me punir d’avoir fuit, je ne pense donc pas qu’il le ferait parce que je m’inquiète pour eux.
— Kaël, je ne suis restée qu’une journée à l’extérieur et j’ai failli mourir. Penses-tu que ma famille encoure le même danger ?
— Je suis désolé Diane mais je ne pense pas qu’ils soient en danger, j’en suis persuadé.
— Mais pourquoi le peuple nous déteste-t-il ?
— Car il souffre. Je sais que pour toi je suis le monstre que te vole tout, mais pour eux je suis leur espoir. Ta famille est une ancienne monarchie, déconnectée de la réalité. Je suis sûre que tu aimes ton père et qu’il a de multiple qualités mais il ne peut pas être un bon roi car il ne voit pas la misère sous ses yeux et ton frère emprunte la même voie. Vous vivez dans un monde trop loin d’elle pour en avoir conscience. Et de qui aurait été cruel de ma part ce n’est pas d’envahir ton palais, mais de savoir que des milliers de personnes souffraient et ne rien faire.
Mon cœur se brise lorsque je l’entends parler de ma famille ainsi, mais je ne peux pas le contredire. J’en suis le parfait exemple. Je ne savais même pas à quoi ressemblait les maisons en dehors du palais, je ne savais même pas qu’ils ne se nourrissaient que de soupe infecte et je ne savais même pas que le monde était si dangereux. Nous devrions avoir honte de nous.
