J’ouvre les yeux petit à petit, ma vision est encore floue. Soudain je sursaute, je me suis endormie, je suis vulnérable, Alexeï va m’attraper. Ma respiration s’accélère. Puis je regarde autour de moi, je ne suis pas dans sa miteuse petite chambre mais dans une pièce spacieuse et luxueuse. Les souvenirs de la veille me reviennent, Alexeï est au cachot. Bien fait petit con.
Je suis de plus en plus vulgaire, je dois me reprendre, une princesse ne s’exprime pas ainsi. Mais après tout personne ne m’entend, j’ai quand même le droit de parler comme je le veux dans ma tête. Puis je ne suis même plus une princesse, je suis une prisonnière donc je suis libre de jurer comme je le souhaite avant de retrouver mon rang. Car oui, je vais le retrouver, je ne sais pas encore comment, mais je vais y arriver. Cela m’embête un peu de devoir faire du tort à Kaël pour récupérer mon royaume car il s’est bien comporté avec moi, mais il le dit lui-même, nous sommes ennemis.
Avant de concocter un plan digne de Machiavel, je décide d’aller me promener un peu dans les jardins, cela fait longtemps que je n’ai pas profité de l’air pur et cela fera du bien à mon corps endolori. J’attrape une des robes que l’on a mises à ma disposition. Elles sont un peu petites pour moi et moulent plus mon corps que d’habitude. L’avantage avec toutes ces tenues blanches identiques, c’est que le choix est rapide. Cela me change de mes vêtements colorés cousus de fil d’or. Cependant je trouve que ces robes monochromes font ressortir ma peau dorée, ce que j’apprécie. Sur ces réflexions peu philosophiques, je décide d’aller me coiffer, on ne sait jamais, je ne veux pas que l’on pense que je suis une femme négligée. Même si, dans le principe, ce que la cours et leur empereur pense de moi ne devrait pas m’atteindre.
Je m’installe devant un petit miroir et tente de discipliner ma chevelure noire. J’essaye de la tresser de mille manières mais je ne parviens à rien. Je n’ai pas l’habitude de faire ça, j’ai des servantes qui le font à ma place. Après de longues minutes d’énervement, j’abdique. Je me contente simplement de les brosser et je les laisse libre. Je sens la pointe de mes cheveux frôler la naissance de mes fesses. À la suite de toutes ces péripéties, je me dirige vers la porte, mais à peine ai-je tenté de franchir le seuil de ma chambre, que deux colosses m’assaillent. Ah oui, mes nouveaux gardes du corps.
— Bonjour Messieurs. Veuillez me laisser passer s’il vous plaît, je souhaite profiter des jardins.
— Excusez-moi Madame, mais vous ne pouvez pas sortir.
— Comment ça ? Dis-je en sentant la colère m’atteindre.
— Ordre de l’Empereur.
— Mais pourquoi ? Il est impossible de sortir de ce palais. Ce n’est donc pas nécessaire de me laisser enfermée dans une pièce. Votre empereur a dit que l’on me traiterait correctement donc appelez-le, j’ai deux trois choses à lui dire.
Je suis pleine d’assurance, mais pas sûre que je la garde devant lui. Je préférerais quand même éviter de lui donner l’envie de me couper la tête.
— Cela est impossible Madame, il est sur le champ de bataille.
J’en aurais presque oublié qu’il avait autre chose à faire que de se préoccuper de moi. En effet, il doit se charger de piller mon peuple et de me voler mon royaume. Mais pour qui se prend-t-il à m’enfermer comme un oiseau en cage. Je suis chez moi ici, c’est lui l’intrus ! Les deux soldats me poussent avec délicatesse dans la chambre et referment la porte derrière moi. Ma colère ne descend pas. Je commençais à l’apprécier pour son aide et grâce à son attitude, mais en fait je le déteste. Oui je le hais. Il est celui qui m’a tout pris, qui a permis à Alexeï de m’attraper dans ses filets, qui m’a enlevé ma vie paisible auprès de mon Père et de Phoebus. Mon Père, mon Frère. À leur évocation leurs visages m’apparaissent, ils me manquent plus que tout. Je ne sais même pas ce qu’ils sont devenus et ce qu’ils font. Je sens les larmes monter et ma vision devient floue. Je cours jusqu’à mon lit et mets ma tête entre mes bras. À partir de là, je pleurs sans ne plus pouvoir m’arrêter.
Au bout d’une éternité, mes larmes cessent de couler. J’ai l’impression d’être vidée. Je n’ai plus aucune énergie, je n’en ai plus assez pour pleurer en tout cas. Mes yeux sont gonflés et mes joues rougies lorsque l’on frappe à ma porte. Quoi encore ?
— Madame, l’Empereur.
Suite à cette annonce, une grande et puissante silhouette blanche apparaît, sans même attendre mon approbation. D’un geste de la main il indique à l’autre homme de fermer la porte. Je reste assise sur mon lit et ne me donne pas la peine de me lever. Cela semble le surprendre, mais il ne s’attarde pas là-dessus. Il vient se poster devant moi. Je regrette un instant ma petite rébellion, car maintenant qu’il se tient ici il m’impressionne encore plus qu’hier. Comment ai-je pu oublier qu’il était si grand ? Mais tant pis, ce serait idiot de se lever à cet instant.
— As-tu pleuré ?
Il semble étonné et me fixe, dans l’attente de ma réponse. Mais non, aucun mot ne sortira de ma bouche, je n’ai pas envie de lui adresser la parole. Je cesse de le regarder et tourne la tête le menton levé. Je ne souhaite pas qu’il me voit dans cet état, c’est-à-dire vulnérable. Après quelques secondes de silence, il décide de le briser, il réalise bien qu’il ne tirera rien de moi ce soir.
— Mes hommes m’ont informés que tu souhaitais sortir de ta chambre. Je leur ai indiqué que je t’y autorisais à condition que tu sois accompagnée. Je leur ai donc dit de te présenter une autre femme, pour que tu te sentes moins seule et que tu te fasses une amie qui te tiendra compagnie lors de tes promenades.
Sa voix est sèche, il semble agacé par mon comportement. À peine a-t-il terminé sa phrase qu’il me tourne le dos et sort de la chambre après avoir pris le soin de claquer la porte. Pense-t-il que je pleurais juste parce-que j’étais privée de sortie ? Non, j’ai fondu en larmes car je me demande si la guerre que tu as provoquée ne m’a pas enlevée les deux hommes que j’aime le plus au monde, imbécile. Cette altercation m’a encore plus énervée contre lui. Il ne comprend vraiment rien, je le hais de tout mon cœur.
