Je n’ai à présent plus aucun doute. C’est l’Empereur, celui qui hante mes nuits depuis si longtemps, celui qui me terrifie. Je reste pétrifiée, j’ai le souffle bloqué, le voilà à côté de moi. Jamais je n’aurais pu l’imaginer ainsi, si jeune. Nous devons avoir le même âge. Comment peut-il être aussi puissant ?
Il garde ma main dans la sienne et m’indique d’avancer avec un léger mouvement de tête. Il a un petit sourire en coin et ses yeux pétillent. Nos regards se croisent et, sans que je ne comprenne pourquoi, je me sens apaisée l’espace d’un instant. Ma démarche est boiteuse et hésitante mais la façon qu’il a de se tenir à côté de moi et de me prendre la main me redonne l’impression d’être la princesse que je suis. Je me sens même comme une reine près de cet homme. J’en profite avant de retourner à ma petite condition de prisonnière dans une cellule minuscule et froide.
J’ai passé ma vie dans ce palais mais je n’ai aucune idée d’où se situe le cachot. Pour être honnête cela ne m’a jamais préoccupée, je ne me doutais pas qu’un jour cela puisse être ma demeure. Je le suis donc, un peu désemparée lorsque je me rends compte qu’il connaît mieux mon palais que moi. Il s’est installé. Lorsque j’arpente les couloirs je remarque qu’ils ont changé. Il manque de nombreux portraits, sans doute qu’il a demandé à les enlever. Qui voudrait voir les anciens propriétaires sur ses murs ? Ma famille, elle me manque. Je ne sais pas ce que sont devenus mon père et mon frère. Il doit le savoir lui, c’est l’Empereur, mais je n’ose pas lui demander même si j’en meure d’envie. Tant pis, j’ai déjà décidé d’abandonner la politesse et ma timidité pour ce soir.
— As-tu tué ma famille ?
Kaël se retourne vers moi, les sourcils hauts et le regard surpris.
— Quoi ? Non, bien sûr que non.
— C’est ce que font les empereurs pourtant.
— Mais pas moi. Je n’ai pas besoin de tuer pour m’élever, ceux qui tuent sont ceux qui ont peur. Et personne ne m’effraie.
J’ai le sentiment de l’avoir blessé, comme si je l’avais insulté. Même si on ne me parle jamais de politique je sais bien les risques que ma famille encours. Pendant les guerres, les vainqueurs tuent les perdants c’est comme ça. Mais lui, semble penser que ce genre de comportement est dévalorisant. Je suis un peu embarrassée mais je n’ai pas le temps de me préoccuper de ce sentiment car au fond de moi mon cœur fond de bonheur. Il n’a pas tué ma famille, j’ai donc une chance de les retrouver. Nous restons dans un silence perturbant, qu’il fini par briser au bout de longues secondes.
— Où est ta chambre ?
Ma chambre ? Je ne comprends pas, ne m’emmène-t-il pas au cachot ? Que veut-il que j’y fasse ? Peut être que c’est pour me permettre de prendre une robe qui ne tombe pas en lambeaux, elle.
— C’est la plus grande, celle au bout du couloir
Il se met alors à rire. Quoi ? Il s’amuse de moi mais je ne comprends pas pourquoi. Nous nous arrêtons car nous sommes arrivés à destination, ou presque car il stoppe juste à côté de ma chambre.
— Ce n’est pas celle-ci ma chambre, c’est la porte de gauche.
— Je sais, mais vois-tu c’est là que j’ai décidé de m’installer. Ne penses-tu pas qu’il soit un peu tôt pour que nous dormions déjà ensemble ? Tu vas donc t’installer ici.
Je sens le sang monter et mes joues se teinter de rouge. Je suis gênée car il se moque encore de moi, mais aussi par la simple pensée de dormir à ses côtés. Je secoue un peu la tête pour revenir à moi et chasser ces images. Bravo, je suis encore plus rouge qu’avant, s’il le remarque il pourra encore rire de moi. Mais j’y pense, il a bien dit « t’installer ici » ? Qu’est ce que cela signifie?
— Que veux-tu dire par là?
— Des servantes vont t’apporter quelques affaires propres, à manger et des soignantes s’occuperont de tes blessures. Tu as également une pièce d’eau pour te laver et tu pourras dormir ici.
— Ne m’emmènes-tu pas au cachot ?
Il me fixe, l’air circonspect. J’ai l’impression d’avoir dit une énorme bêtise et qu’il va encore pouvoir s’adonner à son nouveau passe temps favori, c’est-à-dire rire de moi.
— Souhaites-tu donc retrouver Alexeï ?
— Bien sûr que non !
Ses lèvres s’étirent encore, mais cette fois-ci ça ne semble pas être à mon détriment. Cela ressemble plus à un sourire attendri. A-t-il sérieusement cru que je souhaitais retrouver ce monstre ? Ou bien ma spontanéité l’étonne. Avec toutes ces émotions j’en oublierais presque que c’est un monarque, il ne doit pas être habitué à ce que l’on s’adresse à lui de cette façon. Je dois faire attention, certaines personnes ont perdu la tête pour moins que ça. Je toussote dans une tentative désespérée de me rattraper.
— Bien que nous soyons des ennemis naturels, je respecte ton Père. C’est un grand Roi plein de sagesse et je l’admire. Tu es sa fille et même si tu es ma prisonnière je ferai en sorte que l’on te traite comme tu le mérites.
Il cesse de me fixer et ouvre la porte. Je connais la chambre d’émeraude avec son énorme lot à baldaquin et son plafond peint d’une forêt luxuriante mais elle me semble bien plus belle que d’habitude. Une grande sérénité s’en dégage. Kaël me lâche et vient poser sa main au creux de mon dos. Ce contact provoque encore une petite étincelle et mon corps frissonne. Il me pousse à l’intérieur.
Il referme ensuite la porte et je reste seule dans cette immense pièce. Je reste un instant collée à la porte pour l’entendre parler à ses soldats.
— Veillez à ce qu’elle ne manque de rien et envoyez en urgence les soigneuses. Allez aussi condamner chacune des fenêtres. Je veux en permanence au minimum deux hommes devant cette porte. Si j’en surprends un seul à être distrait ou endormi je ne me priverai pas pour le punir, elle ne doit pas s’échapper.
La virulence de ses mots me ramène à la réalité, je suis prisonnière dans cette cage dorée. Des hommes pénètrent dans ma chambre les bras chargés d’outils. Ils cadenassent toutes les fenêtres, pas de doute je ne risque pas de m’évader par là. Ils sont suivis par des femmes qui m’appliquent de nombreuses pommades et m’administrent des potions. J’attends avec hâte qu’ils sortent, j’ai tellement envie de me laver et surtout, de dormir. Enfin, ils regagnent la porte et je me précipite dans la salle d’eau. J’enlève ma robe, me saisie d’une cruche et laisse couler l’eau le long de mon corps. Cela est tellement agréable, c’est la meilleure sensation du monde que de se débarrasser de toute cette crasse.
Je me sèche et sors de la pièce en espérant qu’il n’y ait personne qui puisse me voir dans cette tenue. Des robes propres d’un blanc immaculé m’attendent sur mon lit. Je prends celle dont le tissus est le plus léger pour passer la nuit. Elle sent tellement bon. Le tissus doux caresse ma peau et je profite de cette sensation de bien-être que cela procure. Je me glisse dans mon nouveau lit et m’endors, affaiblie par tous ces récents événements.
