Je me réveille en sursaut. J’ai passé une nuit horrible. Enfin une nuit, peut être que je n’ai dormi que deux heures, je n’en sais rien tant j’ai perdu la notion du temps. Je suis toujours dans l’obscurité de cette pièce sans fenêtre, je ne peux donc pas voir si le jour s’est levé. Je sais juste qu’Alexeï s’est lassé d’hurler car le calme est revenu. Peut-être qu’il est sorti. Ou mieux peut-être qu’il est endormi. Vu son taux d’alcoolémie ça doit être un sommeil lourd, je pourrais venir auprès de lui sans bruit et l’étouffer avec son oreiller. Et s’il n’en a pas, je l’étranglerais de mes propre mains. Voilà, mon plan est parfait. Une fois débarrassée d’Alexeï, je pourrai chercher ses clés et sortir d’ici. Je quitterai le palais sans faire de bruit et une fois dehors je marcherai sans jamais m’arrêter et je tomberai bien sur une personne qui pourra m’aider. Une personne qui m’offrira de la nourriture et qui aura des informations sur mon père et mon frère et alors je pourrai les retrouver. Je suis un peu inquiète car je pars seule et sans argent mais le monde n’est pas rempli d’Alexeï non? Il y a sûrement des personnes qui aident leurs prochains sans rien attendre en retour. D’accord, ce plan fait de moi une tueuse mais à ce stade c’est Alexeï ou moi.
Dans l’obscurité, je me dirige vers la porte. La clé est toujours sur la serrure. Je la tourne avec délicatesse afin de ne pas faire de bruit, ce qui réveillerait ma cible. S’il ne dort pas, il sera beaucoup plus difficile de le tuer. Il est grand, musclé et passe sa vie à se battre face à d’autres hommes forts, alors que moi je suis petite et frêle et je n’ai jamais eu à me battre contre n’importe qui. J’ai bien peur que si nous devions nous affronter, l’expérience du soldat prendrait le dessus sur la princesse. J’entends le petit « clic » de la serrure qui se déverrouille. J’appuie sur la poignée puis je pousse la porte avec l’espoir que celle-ci ne grince pas. En effet, l’état de la chambre me permet de douter du fait que l’on est pris le soin de huiler les gonds.
C’est mon jour de chance, elle s’ouvre sans bruit. J’avance sur la pointe des pieds. Je vois sous la porte d’entrée de la lumière. Nous sommes donc le matin. Tant mieux, un peu de lumière m’aidera à placer mes mains autour de sa gorge. Et le voir souffrir me fera le plus grand bien. Je me stoppe dans mon élan. Je ne suis pas sûre de pouvoir faire ça, comment pourrais-je vivre avec ceci sur la conscience? Mais je me répète que je n’aie pas d’autre choix. Je souffle un grand coup et finis d’ouvrir la porte.
Mais là, à ma plus grande surprise, le lit est vide. Bien sûr, il n’existe pas de grasses matinées chez les soldats. Mais pour être honnête, je suis soulagée qu’il ne soit pas là. Même si mon instinct de survie m’y poussait, je n’ai aucune envie d’avoir à tuer quelqu’un, même une enflure comme Alexeï. Je profite de ma solitude pour me jeter sur le point d’eau. J’ai tellement soif que je bois sans m’arrêter. Cela soulage ma soif mais mon ventre crie toujours famine. Je ne vais pas pouvoir rester cachée encore longtemps, je vais avoir besoin de manger. Je décide de me diriger vers la porte principale, on ne sait jamais, que cet idiot ait oublié de la fermer. Mais non, il n’est pas si imbécile qu’il en a l’air. Je suis bloquée dans cette affreuse pièce, encore.
Je vais me caler le long d’un mur et je réfléchis. Comment faire pour m’en sortir ? Je décide de retourner m’enfermer dans le petit salon. Je vais attendre qu’il rentre et qu’il s’endorme pour le tuer. Mais j’attends, j’attends, un jour puis un autre. Je sors au départ timidement mais petit à petit je me rends compte qu’Alexeï m’a abandonnée. Peut être qu’il est parti dans une autre ville piller la vie d’autre gens? M’aurait-il laissée seule ici à mourir de faim? Il me manquerait presque. Que vais-je devenir seule? Je ne sais même pas combien de jour nous pouvons tenir sans manger. Mais j’ai un autre problème qui me semble plus important. Mes réserves en eau ont fortement diminué. Je dois en avoir pour encore deux jours, peut être trois en me limitant.
Tandis que je suis en train de calculer mes portions en eau, je suis surprise par un bruit, derrière moi. Je suis bloquée et je n’ose pas tout de suite me retourner. Je sais bien qui se tient dans mon dos. Je dois trouver une solution, maintenant. Mon esprit s’active, je ne peux pas retourner dans le petit salon, je suis trop loin et je n’aurais pas le temps de m’enfermer. Je ne peux pas lui sauter dessus pour l’attaquer, je ne fais pas le poids et je suis affaiblie par la faim. Il doit être surpris de me voir car il semble rester immobile. Bien que la nuit soit tombée, la pièce est baignée par la lumière provenant des bougies du couloir, la porte est donc ouverte. Je me répète en boucle toutes ces nouvelles informations à la recherche d’une solution. Il m’en vient une à l’esprit, qui n’implique pas de tuer qui que ce soit, ce qui est une bonne chose. Cependant elle est risquée, très risquée et même insensée. Que ferai-je après? Où irai-je? Je n’ai pas le temps pour toutes ces questions. Dans quelques secondes Alexeï reprendra ses esprits et se jettera sur moi. Pour la première fois de ma vie je vais donc agir au lieu de réfléchir.
Alors, je me retourne, cours et analyse la situation. Alexeï est ébranlé et je profite de son égarement pour le pousser sur le côté. L’adrénaline me donne tant de force que je parviens à le faire voler et grâce à l’alcool dans son sang il tombe à terre. Il met plusieurs secondes à comprendre ce qu’il se passe, il reste au sol quelques instants. Je ne prends pas le temps de me retourner pour attendre le moment où il se relèvera. Je cours sans m’arrêter, sans savoir où je vais. Tout ce que je sais, c’est que je dois fuir.
— Reviens salope !
Mon bonheur lié à ce tout nouveau sentiment de liberté disparaît dès que j’entends les pas lourds d’Alexeï derrière moi. Le danger se rapproche, je le sens. Il est si proche que je pourrais presque sentir son souffle dans ma nuque. Je tente d’accélérer mais il reste trop rapide. Je ne vais pas pouvoir tenir longtemps comme ça. Mon souffle devient de plus en plus court et mon cœur accélère. J’ai l’impression qu’il va sortir de ma poitrine tellement il bat fort. Il faut que je trouve une échappatoire, et vite. Je vois une porte et décide de m’engouffrer dans cette pièce. Je connais cette partie du palais et je sais que les salles communiquent entre elles. Je pourrais donc continuer ma fuite. Je rentre dans la pièce et referme la porte derrière moi. Il n’y a pas de clé, et je ne vois rien à proximité pouvant la bloquer. Je reste donc derrière pour la maintenir fermée. J’ai juste besoin de me reposer un peu, reprendre mon souffle avant de continuer à courir. Alexeï arrive et pousse de toutes ses forces pour rentrer. Je résiste à son assaut une première fois. Il recommence une deuxième fois, je faiblis, il arrive à pousser légèrement la porte, mais je résiste. Puis le calme, il ne force plus. Ce pourrait-il qu’il ait déjà abandonné ? Et soudain je suis surprise, il a dû courir afin de défoncer la porte. Sous le coup de la surprise et devant tant de violence, je ne parviens pas à maintenir la porte et je tombe à la renverse. Je me retrouve au sol devant lui, je tente de reculer au maximum avant de me relever pour continuer ma course.
Mais là, il m’agrippe le bras et me pousse contre un mur. Je suis perdue. Je vois la fureur dans son regard, je l’ai énervé et je ne sais pas où cela me mènera. Il me fixe droit dans les yeux sans parler. Il me scrute, il doit réfléchir à comment il pourrait se venger de l’affront que je viens de lui faire. Son poing va si vite que je ne le vois pas arriver, je sens directe sa violence contre ma mâchoire qui reçoit un coup, puis encore un autre et encore un autre jusqu’à ce que je ne puisse plus compter.
— Il faut que l’on te dresse toi !
Je me débats de toutes mes forces pour qu’il s’arrête enfin, mais c’est inefficace. Cela n’a pour seul effet que de le mettre dans une rage folle. Il se recule légèrement, me fixe quelques secondes, je me relève dans l’espoir qu’il se soit calmé mais il me gifle. Le coup fut si violent qu’il m’a projetée au sol.
Mon corps tombe avec lourdeur et je peine à reprendre mes esprits. Au moment où je commence à me ressaisir, il me frappe encore mais cette fois ci avec ses pieds. Je sens ma tête tourner et j’entends des bourdonnements si fort que je ne perçois plus le bruit autour pendant de longues minutes. J’ai le sentiment que je vais perdre connaissance mais je dois résister, pour ne pas me mettre à sa merci. Il vient s’allonger sur moi. Son corps est lourd et puant. Il doit penser ne pas m’avoir assez fait souffrir car il continue de me gifler toujours plus fort, juste pour son plaisir de grand malade. J’essaye de ne pas lui montrer que ça me fait mal, je n’ai pas envie de lui faire ce cadeau, cela pourrait lui plaire.
Mais je me sens si faible, je n’arrive plus à bouger. La tristesse m’envahit. Est-ce-que ça va être ça ma vie ? Pour toujours je vais être l’objet de ce monstre, qui pourra profiter de moi comme il l’entend avant de se lasser et de me vendre à un homme encore plus horrible ? Je ne sais plus quoi faire. J’ai tout perdu en une nuit, ma famille, mon royaume, ma dignité, ma joie, ma vie.
Mon bourreau continu ses assauts. Il semble avoir oublié qu’il veut me vendre, je vois dans son regard que la seule chose à laquelle il pense, c’est me tuer. J’ai envie de vomir, je ne sais pas si c’est parce qu’il me dégoûte ou bien si c’est à cause des coups. Mes paupières se font de plus en plus lourdes mais je sais que je ne dois pas m’endormir. Je dois trouver quelque chose pour m’en sortir mais je n’arrive plus à réfléchir. La seule chose qui me vient à l’esprit c’est de hurler, crier de toutes les forces qui me restent. Mais je sais au fond de moi que c’est inutile, qui viendrait me sauver, ici ma mort ne préoccupera personne.
