Amour prisonnier: Chapitre 10

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—   Alexeï, qu’est-ce-que tu branles ?

Un homme à la voix grave semble chercher le fou, à qui je peux donner un prénom à présent. Un sourire pervers se dessine sur son vilain visage et, toujours son regard fixé dans le miens, il répond à son ami de venir le retrouver. Un jeune soldat tout aussi vulgaire qu’Alexeï arrive. Ses yeux s’arrondissent en quelques secondes et sa bouche suit le même mouvement. N’ont-ils jamais vu de femme ?

—   C’est quoi ça ?

—   T’es aveugle ou quoi ? Tu vois bien que c’est une demoiselle.

—   Merci, je ne suis pas aveugle. Mais attends ce n’est pas n’importe quelle femme.

Mon cœur cesse de battre. M’aurait-il lui aussi reconnue ? Il faut que je brûle tous ces portraits.

—   Elle est trop belle.

Bien que cela me paraissait impossible, il est plus idiot qu’Alexeï. Je jette un coup d’œil inquiet au fou, qui sert encore plus fort mon bras. Il semble vouloir lui aussi taire mon secret pour le moment. Cela ne m’étonne pas, il doit vouloir me garder pour lui seul avant de dévoiler mon identité, pour m’offrir au plus généreux sans avoir à se battre pour me garder.

—   Lâche-donc la demoiselle, et fais tourner aux copains.

—   C’est hors de question espèce d’imbécile. Tu n’avais qu’à la trouver en premier. Au lieu de ça, tu prenais trop de temps à dessaouler. Apprends à tenir l’alcool et après on en reparlera.

Alexeï éclate de rire, content de la méchanceté qu’il vient de dire. L’autre ne semble, à l’inverse, pas du tout apprécier.

—   Dans ce cas, je te conseille de bien la garder à l’œil, car je ne me priverais pas de profiter de ton absence pour voler ton précieux butin.

Sur cette menace, il tourne les talons d’un coup vif. Le fou ne semble pas atteint et rit de plus belle. Quant à moi je suis terrifiée, je n’ai jamais été entourée d’autant d’hommes qui ne se donnent même pas la peine de cacher leurs menaces et je peine à trouver une solution pour m’en sortir. J’ai besoin d’alliés, mais je ne sais pas où je pourrais en trouver. Ou bien je pourrais fuir, mais pour aller où ? Je me retrouverais en proie à d’autre danger. Je ne sais même pas si mon père et mon frère sont toujours en vie. Rien que le fait de penser à eux me provoque un pincement au cœur. Ma gorge se noue mais je ne peux pas montrer ma faiblesse face à Alexeï. Je déglutis, tentant de ravaler ma peine.

—   Arrête donc de penser, ça te rend laide !

Cet homme est détestable. Il me tire par le bras et commence à marcher d’un pas rapide. Les miens sont lourds et il doit me traîner pour que j’avance. Par moment j’essaye de me débattre pour me défaire de son emprise mais cela est toujours sans effet, il est plus fort que moi.

—   Où m’emmènes-tu? 

—   Chez moi.

—   Tu n’es pas chez toi ici, comment peux-tu avoir un domicile ?

—   C’est simple. Je dégage les gens et je prends leur place. D’ailleurs ma chambre devrait te plaire.

Je n’ai aucune idée d’où un être comme lui peut vivre. Je ne suis jamais sortie du palais de ma vie, je ne sais pas comment c’est à l’extérieur. Et très honnêtement, je ne suis pas réellement prête à le quitter, j’ai déjà eu trop de sensations pour aujourd’hui. Je suis soulagée lorsque je remarque que nous nous dirigeons dans l’aile ouest. Cependant, nous allons dans des lieux que je ne connais pas. Il est vrai que cette demeure est immense, ça ne m’étonne donc pas de ne pas connaître les moindres recoins. Nous sommes sûrement dans la partie réservée aux domestiques. En chemin je ne croise que des hommes, tous habillés de la même façon qu’Alexeï. Cela ressemble à la tenue de combat de Phoebus, sauf qu’eux sont tout en noir, ce qui me provoque des frissons parcourant ma colonne vertébrale. Pour supporter la chaleur, ils sont peu vêtus, je ne les fixe donc pas. Je remarque même certains qui sont torse nu. À l’instant où je vois leurs corps, je détourne le regard, et baisse les yeux. Le fou parade comme un coq. Beaucoup nous regarde, et plusieurs félicitent Alexeï sur notre passage. Ils semblent tous avoir pris possessions des lieux. Il y a d’autre femmes, certaines sont apeurées et semblent elles aussi être prisonnières de ces soldats, tandis que d’autres sont très à l’aise et rigolent d’une voix grasse. Ils n’hésitent pas à les toucher, à les embrasser et à se coller contre elles. Sont-ils donc sans gêne ?

Nous arrivons devant un petit appartement. Il y un point d’eau et un lit dans la pièce principale et au fond, un petit salon privé, avec un canapé. Malgré ce confort, cela reste un lieu lugubre. Il n’y a aucune fenêtre, pas de lumière, aucune vue sur les magnifiques jardins. Le mobilier est dégradé et plus que sommaire. Je peux voir de la moisissure sur les murs qui ont complètement changé de couleur, je suppose qu’ils étaient blancs, avant. Je me demande comment cette pièce peu encore tenir, je m’attends à ce que tout s’effondre d’un instant à l’autre. Soudain j’ai un peu honte, que nous ayons pu laisser un domestique vivre dans un endroit aussi triste. Quand tout sera revenu en ordre, je remédierai à cela. Mais pour l’instant, Alexeï mérite bien de vivre dans un tel taudis.

—   Mignon hein ma jolie ?

—   Si tu le dis …

—   Et bah tu vas devoir t’en contenter !

Il me jette en avant et je tombe dans la pièce. Il claque ensuite avec violence l’épaisse porte. J’entends les clés tourner dans la serrure et Alexeï s’éloigner. Je tâtonne alors tout autour de moi dans l’obscurité pour trouver quelque chose pouvant m’aider pour sortir de cet enfer. Avec pour seule source de lumière que l’embrasure de la porte, je peine à me repérer. Au bout de plusieurs minutes, je remarque avec désespoir qu’il n’y a rien ici à part un lit, et je ne vois pas ce que je pourrais en faire. Il n’y a aucun meuble, aucun tiroir qui ne pourrait contenir un objet qui éveillerait mon imagination. Ici il n’y a rien, rien, rien. Je sens un mélange de panique et de tristesse atteindre mes yeux. J’ai le sentiment de manquer d’air, comme si j’étais enfermée dans un coffre, il fait une chaleur étouffante. Je rampe jusqu’à un coin de la pièce et me met en boule pour pleurer. Je reste ainsi de longues heures à ne plus pouvoir m’arrêter, le flot de larmes envahi mes joues, les genoux puis le sol. La nuit semble être tombée car seule une faible lumière me provient de sous la porte. À mes oreilles me parviennent les sons des hommes à l’extérieur, cries de joie, rire et danse.

Mais soudain j’entends des pas s’approcher et des clés dans la serrure. Le revoilà, Alexeï est de retour. Je suis sûre qu’il est très alcoolisé et je ne sais pas ce qu’il va faire de moi. Si, j’ai une petite idée. Malgré mon manque d’expérience je me doute bien de ce que signifie « s’amuser » pour une personne comme lui. Je dois trouver une solution. Mais je n’ai rien en ma possession et aucun moyen de m’échapper. Mon esprit s’active. Mais oui, le salon privé.

Pourquoi n’y ai-je pas pensé, plus tôt. Faut-il encore qu’il y ait de quoi s’enfermer. Je me précipite malgré l’obscurité. J’atteins la porte et tâtonne avec hâte. J’entends alors un petit bruit métallique au sol. Une clé ! La poignée de la porte principale s’enclenche. Je dois vite la retrouver, dans quelques secondes il sera trop tard. Je balaye le sol dans la plus grande des précipitations et tombe enfin sur l’objet de mes recherches. La lumière vient m’assaillir. Alexeï et là et reste bloqué à l’entrée un instant. Dès qu’il comprend ce qu’il se passe, il court en ma direction. Je dois faire vite. Mon cœur bat à toute allure. Je profite d’avoir de la lumière pour mettre la clé dans la serrure et je ferme la porte. Je sens qu’il agrippe la poignée et tire afin de me sortir de ma cachette. S’il y arrive je suis perdue. Je mobilise donc toutes mes forces, tire à mon tour et tourne rapidement la clé. Alexeï tambourine sur la porte avec tant de puissance que les murs tremblent. Je suis terrifiée, il est si fort qu’il pourrait tout casser et venir me chercher. Je pousse le canapé et le colle contre la porte.

—   Sors salope.

—   …

—   Sors, sinon je te tue. Me hurle-t-il.

Il n’y a pas de doute, cet homme sait parler aux femmes. Son haleine est si chargée d’alcool que je peux la sentir à travers la porte.

—   De toute façon tu devras bien sortir un jour, sinon tu mourras de faim et de soif !

Il n’a pas tort, je devrais bien sortir un jour. Mais pas ce soir, je trouverai une solution demain. Je prends des coussins que je mets au sol pour me faire un matelas et me recroqueville, sous les hurlements d’Alexeï qui dureront toute la nuit.

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