Allumette: chapitre 5

Chapitre 5

Cela résout un mystère, le corbeau n’est pas un menteur. Il est donc primordial que Delph ne reçoive plus jamais de message car ce qu’ils disent se réalise. Je suis donc pressée de retourner à mon investigation et à mes réseaux sociaux. Je sais que je peux laisser mes collègues s’occuper de la fin de cette enquête, cela devrait être simple, la victime a déjà prémâché le travail pour eux, telle une maman oiseau. Ces petits oisillons devraient donc pouvoir voler de leurs propres ailes.

Il est facile pour moi de convaincre Bertrand, la paperasse ne l’intéresse pas vraiment, il est donc heureux d’abandonner cette scène de crime. Je le laisse conduire, cela me permettra de rentabiliser le trajet, de cette façon je pourrais en apprendre plus sur nos victimes. J’ouvre le premier dossier, celui de Bernard Rocher. Cinquante-huit ans et sur les réseaux sociaux, ce monsieur était plus moderne que moi qui suis pourtant beaucoup plus jeune. Mais lorsque je constate qu’il est sans emploi depuis bientôt cinq ans, je comprends alors qu’il ait eu le temps d’expérimenter de nombreuses nouveautés.

Il n’est pas indiqué quelle est la raison de ce manque d’activité. Cela pourrait être une incapacité physique ou psychique ou bien encore, ce qui est le plus probable, un marché du travail impitoyable avec les personnes en âge de bientôt prendre leur retraite. Je pense que cela sera difficile à déterminer.

Ce qui est simple à comprendre par contre, c’est que, s’il a réussi à subsister jusqu’à présent, c’est grâce à la générosité de sa maman de quatre-vingts ans. C’est d’ailleurs cette pauvre femme qui l’a retrouvé dans son petit appartement insalubre, inquiète de ne pas avoir eu de nouvelles de son fils. Je n’ose pas imaginer la douleur qu’elle vit à cet instant.

Pour effacer cette pensée de mon esprit, je passe au dossier suivant, celui d’Orso Moretti un chef d’entreprise de quarante ans. Avec cette personne, nous sommes bien loin de Bernard Rocher. Lui a réussi dans sa vie professionnelle, il a fait fortune en créant un service de livraison. Pourtant sa réussite est controversée. En effet je connais son entreprise et de nombreux articles dans la presse dénoncent les conditions de travail des personnes de son entreprise. N’étant pas salariés ils perdent de nombreux droits sociaux pendant que le patron s’enrichit. Quant à lui, il ne fait jamais de livraison bien évidemment, restant bien au chaud dans son bureau.

Son corps a été retrouvé par sa, trop, jeune épouse affolée par un tel crime. Elle semble perdue suite au décès de son mari et a très vite été écartée de la liste des suspects grâce à son alibi en béton. Tout comme la mère de Bernard Rocher.

Ces deux hommes semblent différents au premier regard, donc pourquoi le tueur les a-t-il choisis tous les deux ?

Plus je cherche et plus ils me paraissent éloignés loin de l’autre. Pas le même âge, pas la même profession, pas les mêmes conditions de vie. Bernard n’a jamais travaillé pour Orso et je suis certaine qu’ils ne se sont même jamais croisés. Ils n’ont pas les mêmes amis ou les mêmes passions. Ils sont certes tous les deux abonnés au compte de Delph mais tout comme des centaines de personnes donc pourquoi eux ? Est-ce que cela signifie que tous les abonnés de Delph sont en danger, moi y compris ? Impossible, le tueur ne peut pas s’attaquer à toutes ces personnes et je ne pense pas que le hasard l’intéresse. S’il voulait juste tuer des inconnus aléatoirement il pourrait simplement les choisir dans la rue. Non, je suis sûre que ces deux hommes ont un lien, en plus de suivre Delph, et ça l’assassin l’a compris. Il n’y a donc aucune raison pour que je n’y parvienne pas non plus à mon tour.

— Voilà nous sommes arrivés.

Autant le voyage vers la scène de crime m’avait paru durer une éternité, autant celui-ci est passé plus vite qu’un éclair s’abattant sur le sol. J’ai conscience de ne pas encore avoir tiré de conclusion en étudiant la personnalité de nos victimes mais cela va bientôt arriver, je le sens.

— Yaël, Bertrand vous êtes déjà de retour ? S’étonne Arthur. Alors, c’était l’ex ?

Les informations courent très vite dans cette ruche, mais rien d’étonnant à tout cela, les abeilles ont toujours eu un excellent système de communication.

— Et oui mon petit Arthur, une enquête vite résolue grâce à Yaël et moi. Nous formons une belle équipe.

Une belle équipe ? Pourtant j’ai le sentiment d’avoir trouvé la solution seule. Mais je ne dis rien, il est inutile de froisser l’ego de mon coéquipier. J’aimerais m’échapper pour continuer mes investigations, mais Arthur n’en a pas fini avec nous.

— Et vous savez ce que l’on dit ? Que vos deux autres victimes n’auraient pas été tuées par un homme.

Comment ? Serait-il possible que d’autres aient des informations que j’ignore ? Cette conversation qui ne m’intéressait pas il y a dix secondes devient soudain plus captivante, je me décide donc à participer.

— Comment ça ? Le tueur serait-il une tueuse ?

— Non Capit… Euh Yaël. On parle plutôt d’une… D’une bête.

Arthur baisse alors le volume de sa voix et parle comme si la bête qu’il est en train d’évoquer pouvait l’entendre jusqu’ici.

— Une bête ? M’étonnais-je.

— Oui et j’ai fait mes recherches, les crimes des deux hommes correspondent avec une pleine lune ?

— Quel peut être le rapport ?

Je ne comprends vraiment pas. L’idée de l’animal pourrait tenir la route. Après tout, selon la docteure Dax, les victimes étaient déchiquetées et dont méconnaissables, comme dévorées. Ce qui était d’ailleurs le cas pour Noémie Perrault. Pour autant, elle a été tuée par un homme. Et pourquoi une bête attaquerait-elle lors d’une pleine lune ?

Mais je dois aussi avouer qu’une part de moi serait rassurée d’apprendre que tant de violence serait le fruit d’un animal, cela est moins effrayant que de devoir avoir peur de notre voisin. Mais je dois me faire une raison, les animaux ne viennent pas vous tuer en plein jour chez vous, eux.

— Des loups-garous capitaine. Les légendes ne viennent jamais de nulle part, la vérité se cache toujours derrière. Nos ancêtres y croyaient donc pourquoi pas nous ? La sagesse provient souvent des anciens pourtant.

— Car c’est complètement stupide mon pauvre garçon. Des loups-garous j’aurai vraiment tout entendu dans ce commissariat de fous.

Je ne peux pas contredire Bertrand sur ce coup, je ne crois pas en l’existence d’animaux magiques non plus. Et puis s’ils existent depuis tant d’années, pourquoi commencer à faire des victimes aujourd’hui ? Cela n’a pas de sens. Mais Arthur insiste.

— Ou alors une créature réelle, vous savez comme la bête du Gévaudan. Si un tel monstre a pu exister une fois, pourquoi pas deux ?

Voilà qui est déjà plus raisonnable. Il est vrai qu’un loup géant dévoreur d’Hommes a déjà existé. Même la Docteure Dax a évoqué un loup. Cependant, il reste toujours un obstacle à cette théorie. Je teste donc la logique d’Arthur.

— Et comment ce monstre aurait-il pu pénétrer chez ces hommes ?

— Vous savez ce que l’on raconte sur la bête de Gévaudan ? Elle aurait été élevée et dressée par un riche comte, ou marquis, enfin quelqu’un de ce genre. Et tout cela pour tuer des paysans afin de rendre fou le roi Louis XV. Peut-être que notre bête est elle aussi guidée par un comte, ou un marquis, enfin quelqu’un de ce genre. Et tout cela pour nous rendre fou. Imaginez donc un peu, un animal énorme et féroce qui peut tuer n’importe qui en un seul coup de crocs, la terreur s’emparerait vite de toute la ville.

— Dans ce cas, c’est ce comte ou ce marquis la véritable bête et celui que nous devons arrêter. Et pour cela nous devons retourner travailler mon cher Arthur.

— Oh oui, bien sûr je suis désolé Capitaine. Euh Yaël pardon.

Je décide de sourire au pauvre garçon qui est soudain gêné de nous avoir interrompus dans notre enquête. Mais il a eu raison, toutes les idées sont bonnes à entendre, même les plus étranges. Car parfois, qui sait, ce sont elles qui sont véritables.

Je propose à Bertrand que nous trouvions une pièce au calme pour que nous fouillions plus en profondeur le compte de Delph. Nous trouvons alors une petite pièce grise, ne comprenant qu’une vieille table et deux chaises, qui seront l’espace adéquat pour notre enquête. Je peux donc enfin me plonger dans mon téléphone, avec Bertrand assis à mes côtés qui fait semblant de réfléchir en regardant dans le vide.

Quand tout à coup l’évidence apparaît sous mes yeux.

— Bertrand, la voilà notre réponse.

— Hein ? Quoi ?

Bertrand sursaute comme si je venais de le réveiller. Je lui explique donc en lui tendant mon téléphone.

— C’est cette illustration.

— Ce vieux dessin avec ces deux bonnes femmes et des enfants ?

— Ce vieux dessin est une illustration de Gustave Doré datant de 1868. Et regardez la description que Delph a faite de cette photo : « Livre 1 ». C’est évident à présent.

Je n’ai pas l’impression que cela le soit tant que ça pour mon coéquipier car il s’appuie contre le dossier de sa chaise et me fixe comme si je parlais une autre langue que la sienne.

— Mais qu’est-ce que peut bien être évident là-dedans ?

Je commence à m’agacer. Comment peut-il être policier s’il n’a aucun sens de la déduction ou de l’analyse ?

— Mais ne voyez-vous pas ? Nous rentrons dans l’hiver, cette illustration sur le compte de Delph quelques jours avant les assassinats, la référence au livre, des victimes qui suivent Delph et qui surtout vivent grâce au travail des autres, les cadavres de mouches et de vermisseaux mais réveillez-vous, c’est limpide.

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