Acte III. Le menteur, Corneille


Acte III

=Scènepremière

=

Dorante, Alcippe, Philiste

Philiste

Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage, Et n’aviez l’un ni l’autre aucun désavantage.

Je rends grâces au ciel de ce qu’il a permis

Que je sois survenu pour vous refaire amis,

Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare;

Mon heur en est extrême, et l’aventure rare.

Dorante

L’aventure est encor bien plus rare pour moi, Qui lui faisais raison sans avoir su de quoi.

Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine :

Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine?

Quelque mauvais rapport m’aurait-il pu noircir?

Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir.

Alcippe

Vous le savez assez.

Dorante

Plus je me considère,

Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.

Alcippe

Eh bien! Puisqu’il vous faut parler clairement,

Depuis plus de deux ans j’aime secrètement;

Mon affaire est d’accord, et la chose vaut faite,

Mais pour quelque raison nous la tenons secrète.

Cependant à l’objet qui me tient sous la loi,

Et qui sans me trahir ne peut être qu’à moi,

Vous avez donné bal, collation, musique,

Et vous n’ignorez pas combien cela me pique,

Puisque, pour me jouer un si sensible tour,

Vous m’avez à dessein caché votre retour, Et n’avez aujourd’hui quitté votre embuscade Qu’afin de m’en conter l’histoire par bravade.

Ce procédé m’étonne, et j’ai lieu de penser

Que vous n’avez rien fait qu’afin de m’offenser.

Dorante

Si vous pouviez encor douter de mon courage,

Je ne vous guérirais ni d’erreur ni d’ombrage,

Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux. Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux, Ecoutez en deux mots l’histoire démêlée :

Celle que, cette nuit, sur l’eau j’ai régalée

N’a pu vous donner lieu de devenir jaloux,

Car elle est mariée, et ne peut être à vous;

Depuis peu pour affaire elle est ici venue,

Et je ne pense pas qu’elle vous soit connue.

Alcippe

Je suis ravi, Dorante, en cette occasion, De voir finir sitôt notre division.

Dorante

Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance Aux premiers mouvements de votre défiance :

Jusqu’à mieux savoir tout sachez vous retenir, Et ne commencez plus par où l’on doit finir.

Adieu. Je suis à vous.

=ScèneII

=

Alcippe, Philiste

Philiste

Ce cœur encor soupire?

Alcippe

Hélas! Je sors d’un mal pour tomber dans un pire.

Cette collation, qui l’aura pu donner?

À qui puis-je m’en prendre? Et que m’imaginer?

Philiste

Que l’ardeur de Clarice est égale à vos flammes :

Cette galanterie était pour d’autres dames.

L’erreur de votre page a causé votre ennui; S’étant trompé lui-même, il vous trompe après lui.

J’ai tout su de lui-même, et des gens de Lucrèce :

Il avait vu chez elle entrer votre maîtresse,

Mais il n’avait pas vu qu’Hippolyte et Daphné,

Ce jour-là par hasard, chez elle avaient dîné;

Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue,

Et sans les approcher il suit de rue en rue;

Aux couleurs, au carrosse, il ne doute rien;

Tout était à Lucrèce, et le dupe si bien,

Que, prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice,

Il rend à votre amour un très mauvais service;

Il les voit donc aller jusques au bord de l’eau,

Descendre de carrosse, entrer dans un bateau,

Il voit porter des plats, entend quelque musique,

(À ce que l’on m’a dit, assez mélancolique);

Mais cessez d’en avoir l’esprit inquiété,

Car enfin le carrosse avait été prêté,

L’avis se trouve faux, et ces deux autres belles

Avaient en plein repos passé la nuit chez elles.

Alcippe

Quel malheur est le mien! Ainsi donc sans sujet J’ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet!

Philiste

Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose :

Celui qui de ce trouble est la seconde cause,

Dorante, qui tantôt nous en a tant conté

De son festin superbe et sur l’heure apprêté,

Lui qui, depuis un mois nous cachant sa venue,

La nuit, incognito, visite une inconnue,

Il vint hier de Poitiers, et, sans faire aucun bruit, Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.

Alcippe

Quoi! Sa collation…?

Philiste

N’est rien qu’un pur mensonge,

Ou, quand il l’a donnée, il l’a donnée en songe.

Alcippe

Dorante, en ce combat si peu prémédité,

M’a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté :

La valeur n’apprend point la fourbe en son école;

Tout homme de courage est homme de parole;

À des vices si bas il ne peut consentir,

Et fuit plus que la mort la honte de mentir.

Cela n’est point.

Philiste

Dorante, à ce que je présume,

Est vaillant par nature et menteur par coutume.

Ayez sur ce sujet moins d’incrédulité, Et vous-même admirez notre simplicité;

À nous laisser duper nous sommes bien novices :

Une collation servie à six services,

Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux;

Tout cela cependant prêt en une heure ou deux, Comme si l’appareil d’une telle cuisine

Fût descendu du ciel dedans quelque machine;

Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi, S’il a manque de sens, n’a pas manque de foi.

Pour moi, je voyais bien que tout ce badinage

Répondait assez mal aux remarques du page; Mais vous?

Alcippe

La jalousie aveugle un cœur atteint,

Et, sans examiner, croit tout ce qu’elle craint. Mais laissons là Dorante avecque son audace; Allons trouver Clarice, et lui demander grâce :

Elle pouvait tantôt m’entendre sans rougir.

Philiste

Attendez à demain, et me laissez agir;

Je veux par ce récit vous préparer la voie, Dissiper sa colère et lui rendre sa joie. Ne vous exposez point, pour gagner un moment, Aux premières chaleurs de son ressentiment.

Alcippe

Si du jour qui s’enfuit la lumière est fidèle, Je pense l’entrevoir avec son Isabelle : Je suivrai tes conseils, et fuirai son courroux Jusqu’à ce qu’elle ait ri de m’avoir vu jaloux.

=ScèneIII

=

Clarice, Isabelle

Clariste

Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce.

Isabelle

Il n’est pas encor tard, et rien ne vous en presse.

Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit :

À peine ai-je parlé, qu’elle a sur l’heure écrit.

Clariste

Clarice à la servir ne serait pas moins prompte.

Mais, dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte?

Et sais-tu que ce fils qu’il m’avait tant vanté

Est ce même inconnu qui m’en a tant conté?

Isabelle

À Lucrèce avec moi je l’ai fait reconnaître,

Et sitôt que Géronte a voulu disparaître,

Le voyant resté seul avec un vieux valet, Sabine à nos yeux même a rendu le billet.

Vous parlerez à lui.

Clariste

Qu’il est fourbe, Isabelle!

Isabelle

Eh bien! Cette pratique est-elle si nouvelle?

Dorante est-il le seul, qui, de jeune écolier, Pour être mieux reçu s’érige en cavalier?

Que j’en sais comme lui qui parlent d’Allemagne,

Et, si l’on veut les croire, ont vu chaque campagne,

Sur chaque occasion tranchent des entendus,

Content quelque défaite, et des chevaux perdus,

Qui, dans une gazette apprenant ce langage,

S’ils sortent de Paris, ne vont qu’à leur village,

Et se donnent ici pour témoins approuvés,

De tous ces grands combats qu’ils ont lus ou rêvés!

Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée,

Que les filles de cœur aiment les gens d’épée,

Et, vous prenant pour telle, il a jugé soudain

Qu’une plume au chapeau vous plaît mieux qu’à la main.

Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paraître,

Non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il veut être,

Et s’est osé promettre un traitement plus doux

Dans la condition qu’il veut prendre pour vous.

Clariste

En matière de fourbe il est maître, il y pipe;

Après m’avoir dupée, il dupe encore Alcippe :

Ce malheureux jaloux s’est blessé le cerveau

D’un festin qu’hier au soir il m’a donné sur l’eau.

Juge un peu si la pièce a la moindre apparence!

Alcippe cependant m’accuse d’inconstance,

Me fait une querelle où je ne comprends rien :

J’ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien;

Il me parle de bal, de danse, de musique,

D’une collation superbe et magnifique, Servie à tant de plats, tant de fois redoublés, Que j’en ai la cervelle et les esprits troublés.

Isabelle

Reconnaissez par là que Dorante vous aime,

Et que dans son amour son adresse est extrême :

Il aura su qu’Alcippe était bien avec vous,

Et pour l’en éloigner il l’a rendu jaloux; Soudain à cet effort il en a joint un autre,

Il a fait que son père est venu voir le vôtre.

Un amant peut-il mieux agir en un moment

Que de gagner un père et brouiller l’autre amant?

Votre père l’agrée, et le sien vous souhaite;

Il vous aime, il vous plaît, c’est une affaire faite.

Clariste

Elle est faite, de vrai, ce qu’elle se fera.

Isabelle

Quoi! Votre cœur se change, et désobéira?

Clariste

Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures.

Explique, si tu peux, encor ses impostures :

Il était marié sans que l’on en sût rien,

Et son père a repris sa parole du mien,

Fort triste de visage et fort confus dans l’âme.

Isabelle

Ah! Je dis à mon tour : qu’il est fourbe, Madame!

C’est bien aimer la fourbe, et l’avoir bien en main, Que de prendre plaisir à fourber sans dessein. Car, pour moi, plus j’y songe, et moins je puis comprendre Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre.

Mais qu’allez-vous donc faire? Et pourquoi lui parler?

Est-ce à dessein d’en rire, ou de le quereller?

Clariste

Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.

Isabelle

J’en prendrais davantage à le laisser morfondre.

Clariste

Je veux l’entretenir par curiosité.

Mais j’entrevois quelqu’un dans cette obscurité,

Et si c’était lui-même, il pourrait me connaître;

Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre, Puisque c’est sous son nom que je lui dois parler.

Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller. Si sa mauvaise humeur déjà n’est apaisée,

Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.

=ScèneIV

=

Dorante, Cliton

Dorante

Voici l’heure et le lieu que marque le billet.

Cliton

J’ai su tout ce détail d’un ancien valet. Son père est de la robe, et n’a qu’elle de fille; Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille. Mais, Monsieur, ce serait pour me bien divertir, Si comme vous Lucrèce excellait à mentir.

Le divertissement serait rare, ou je meure!

Et je voudrais qu’elle eût ce talent pour une heure,

Qu’elle pût un moment vous piper en votre art,

Rendre conte pour conte, et martre pour renard; D’un et d’autre côté j’en entendrais de bonnes.

Dorante

Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes;

Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins, Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins.

Mais la fenêtre s’ouvre, approchons.

=ScèneV

=

Clarice, Lucrèce, Isabelle, à la fenêtre; Dorante, Cliton, en bas.

Clarice, à Isabelle.

Isabelle,

Durant notre entretien demeure en sentinelle.

Isabelle

Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir, Je ne manquerai pas de vous en avertir.

Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.

Lucrèce, à Clarice.

Il conte assez au long ton histoire à mon père.

Mais parle sous mon nom, c’est à moi de me taire.

Clariste

Etes-vous là, Dorante?

Dorante

Oui, Madame, c’est moi,

Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi.

Lucrèce, à Clarice.

Sa fleurette pour toi prend encor même style.

Clarice, à Lucrèce.

Il devrait s’épargner cette gêne inutile.

Mais m’aurait-il déjà reconnue à la voix?

Cliton, à Dorante.

C’est elle; et je me rends, Monsieur, à cette fois.

Dorante, à Clarice

Oui, c’est moi qui voudrais effacer de ma vie Les jours que j’ai vécus sans vous avoir servie.

Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux!

C’est ou ne vivre point, ou vivre malheureux;

C’est une longue mort; et, pour moi, je confesse Que, pour vivre, il faut être esclave de Lucrèce.

Clarice, à Lucrèce.

Chère amie, il en conte à chacune à son tour.

Lucrèce, à Clarice.

Il aime à promener sa fourbe et son amour.

Dorante

À vos commandements j’apporte donc ma vie; Trop heureux si pour vous elle m’était ravie!

Disposez-en, Madame, et me dites en quoi Vous avez résolu de vous servir de moi.

Clariste

Je vous voulais tantôt proposer quelque chose Mais il n’est plus besoin que je vous la propose, Car elle est impossible.

Dorante

Impossible? Ah! Pour vous

Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.

Clariste

Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes?

Dorante

Moi, marié! Ce sont pièces qu’on vous a faites; Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.

Clarice, à Lucrèce.

Est-il un plus grand fourbe?

Lucrèce, à Clarice.

Il ne sait que mentir.

Dorante

Je ne le fus jamais, et, si, par cette voie, On pense…

Clariste

Et vous pensez encor que je vous croie?

Dorante

Que le foudre à vos yeux m’écrase si je mens!

Clariste

Un menteur est toujours prodigue de serments.

Dorante

Non. Si vous avez eu pour moi quelque pensée

Qui, sur ce faux rapport, puisse être balancée,

Cessez d’être en balance, et de vous défier

De ce qu’il m’est aisé de vous justifier.

Clarice, à Lucrèce.

On dirait qu’il est vrai, tant son effronterie Avec naïveté pousse une menterie.

Dorante

Pour vous ôter de doute, agréez que demain En qualité d’époux je vous donne la main.

Clariste

Hé! Vous la donneriez en un jour à deux mille.

Dorante

Certes, vous m’allez mettre en crédit par la ville,

Mais en crédit si grand que j’en crains les jaloux.

Clariste

C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,

Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,

Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre,

Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,

Que depuis une année il fait ici sa cour,

Qui donne toute nuit festin, musique, et danse, Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence, Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit.

Sa méthode est jolie à se mettre en crédit!

Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on ne nomme.

Cliton, à Dorante.

Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.

Dorante, à Cliton.

Ne t’épouvante point, tout vient en sa saison. à Clarice.

De ces inventions chacune a sa raison; Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente.

Mais à présent je passe à la plus importante :

J’ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer

Ce qui vous forcera vous-même à me louer?); Je l’ai feint, et ma feinte à vos mépris m’expose.

Mais si de ces détours vous seule étiez la cause?

Clariste

Moi?

Dorante

Vous. Ecoutez-moi. Ne pouvant consentir…

Cliton, bas, à Dorante.

De grâce, dites-moi si vous allez mentir.

Dorante, bas, à Cliton.

Ah! Je t’arracherai cette langue importune. à Clarice.

Donc, comme à vous servir j’attache ma fortune, L’amour que j’ai pour vous ne pouvant consentir Qu’un père à d’autres lois voulût m’assujettir…

Clarice, bas, à Lucrèce.

Il fait pièce nouvelle, écoutons.

Dorante

Cette adresse

A conservé mon âme à la belle Lucrèce,

Et par ce mariage, au besoin inventé,

J’ai su rompre celui qu’on m’avait apprêté.

Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,

Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes,

Mais louez-moi du moins d’aimer si puissamment,

Et joignez à ces noms celui de votre amant :

Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres,

J’évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres,

Et, libre pour entrer en des liens si doux,

Je me fais marié pour toute autre que vous.

Clariste

Votre flamme en naissant a trop de violence, Et me laisse toujours en juste défiance.

Le moyen que mes yeux eussent de tels appas

Pour qui m’a si peu vue et ne me connaît pas?

Dorante

Je ne vous connais pas! Vous n’avez plus de mère;

Périandre est le nom de monsieur votre père;

Il est homme de robe, adroit et retenu;

Dix mille écus de rente en font le revenu;

Vous perdîtes un frère aux guerres d’Italie; Vous aviez une sœur qui s’appelait Julie.

Vous connais-je à présent? dites encor que non.

Clarice, bas, à Lucrèce.

Cousine, il te connaît, et t’en veut tout de bon.

Lucrèce, en elle-même.

Plût à Dieu!

Clarice, bas, à Lucrèce. Découvrons le fond de l’artifice. à Dorante.

J’avais voulu tantôt vous parler de Clarice,

Quelqu’un de vos amis m’en est venu prier.

Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier?

Dorante

Par cette question n’éprouvez plus ma flamme :

Je vous ai trop fait voir jusqu’au fond de mon âme,

Et vous ne pouvez plus désormais ignorer

Que j’ai feint cet hymen afin de m’en parer; Je n’ai ni feux ni vœux que pour votre service,

Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.

Clariste

Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté :

Clarice est de maison, et n’est pas sans beauté;

Si Lucrèce à vos yeux paraît un peu plus belle,

De bien mieux faits que vous se contenteraient d’elle.

Dorante

Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.

Clariste

Quel est-il ce défaut?

Dorante

Elle ne me plaît pas;

Et plutôt que l’hymen avec elle me lie,

Je serai marié, si l’on veut, en Turquie.

Clariste

Aujourd’hui cependant on m’a dit qu’en plein jour Vous lui seriez la main, et lui parliez d’amour.

Dorante

Quelqu’un auprès de vous m’a fait cette imposture.

Clarice, bas, à Lucrèce.

Ecoutez l’imposteur; c’est hasard s’il n’en jure.

Dorante

Que du ciel…

Clarice, bas, à Lucrèce.

L’ai-je dit?

Dorante

J’éprouve le courroux

Si j’ai parlé, Lucrèce, à personne qu’à vous!

Clariste

Je ne puis plus souffrir une telle impudence,

Après ce que j’ai vu moi-même en ma présence :

Vous couchez d’imposture, et vous osez jurer,

Comme si je pouvais vous croire, ou l’endurer!

Adieu. Retirez-vous, et croyez, je vous prie,

Que souvent je m’égaie ainsi par raillerie, Et que, pour me donner des passe-temps si doux, J’ai donné cette baye à bien d’autres qu’à vous.

=ScèneVI

=

Dorante, Cliton

Cliton

Eh bien! Vous le voyez, l’histoire est découverte.

Dorante

Ah! Cliton! Je me trouve à deux doigts de ma perte.

Cliton

Vous en avez sans doute un plus heureux succès, Et vous avez gagné chez elle un grand accès. Mais je suis fâcheux qui nuis par ma présence, Et vous fais sous ces mots être d’intelligence.

Dorante

Peut-être. Qu’en crois-tu?

Cliton

Le peut-être est gaillard.

Dorante

Penses-tu qu’après tout j’en quitte encor ma part, Et tienne tout perdu pour un peu de traverse?

Cliton

Si jamais cette part tombait dans le commerce,

Et qu’il vous vînt marchand pour ce trésor caché,

Je vous conseillerais d’en faire bon marché.

Dorante

Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable?

Cliton

À chaque bout de champ vous mentez comme un diable.

Dorante

Je disais vérité.

Cliton

Quand un menteur l’a dit,

En passant par sa bouche, elle perd son crédit.

Dorante

Il faut donc essayer si par quelque autre bouche Elle pourra trouver un accueil moins farouche.

Allons sur le chevet rêver quelque moyen D’avoir de l’incrédule un plus doux entretien.

Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune :

Telle rend des mépris qui veut qu’on l’importune,

Et de quelques effets que les siens soient suivis,

Il sera demain jour, et la nuit porte avis.

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