— Diane, réveille-toi et habille-toi, vite ! Dépêche-toi je t’ai dit !
Mon frère me hurle ces quelques mots. Il se tient aux pieds de mon lit et me jette une robe en plein visage. Jamais il n’était entré dans ma chambre en pleine nuit, et encore moins pour me réveiller. J’exécute ses ordres sans poser de questions car je devine qu’il n’a pas le temps de discuter. Je devine la gravité de la situation à sa tenue. Elle est toujours de couleur pourpre, mais celle-ci est renforcée au niveau du torse afin d’éviter les coups mortels. J’enfile la robe qu’il m’a donné par-dessus ma tenue de nuit afin d’aller le plus vite possible. Je vois son impatience, il tourne en rond dans la chambre tel un tigre en cage. Je ne le quitte pas des yeux pendant que je m’habille.
À peine ai-je fini, qu’il se précipite sur moi, me prend la main et me tire à l’extérieur de la chambre. Il avance à grandes enjambées et j’ai besoin de courir pour maintenir son allure. Nous passons le pas de la porte et là, mes cauchemars se réalisent sous mes yeux. La quiétude des dernières heures est bien terminée. J’entends des hommes se battre, crier et les coups s’enchainent. Je vois également des femmes qui tentent de se cacher, en pleurs, démunies face à l’horreur qui les entoure. Les jardins, d’ordinaire si verts et paisibles, sont désormais teintés de rouge. Un feu les embrase et les détruit. Les lieux de ma tendre enfance partent en fumée dans les flammes de l’enfer et je ne peux rien faire pour les protéger.
— Que se passe-t-il Phoebus ? Où allons nous ?
— Je n’ai pas le temps de t’expliquer ! Je t’emmène dans un endroit où tu seras en sécurité et je t’interdis d’en sortir ! Tu as entendu ? Tu ne bougeras pas de là où tu seras !
— Oui, j’ai compris…
Mes derniers mots ne sont que des murmures. Je n’ai pas l’habitude que mon frère soit aussi autoritaire avec moi. Je le sais strict avec ses hommes mais, avec sa petite sœur, il a toujours été plus doux qu’un agneau. Je sens la peur m’envahir peu à peu, elle part de mon ventre et se dirige vers mon cou où elle vient m’étrangler. Elle m’empêche de parler et me coupe le souffle. La respiration me manque, j’aurai besoin de m’arrêter mais je ne peux pas, mon frère tire toujours sur mon bras et accélère la cadence. Je regarde frénétiquement à gauche, à droite. Je vois des inconnus se battre face à notre garde, qui doit s’assurer de la sécurité du palais. Je vois des hommes se noyer dans une mare de sang, gémir, hurler ou bien encore prier. Tandis que d’autres ne font plus le moindre son, ne produisent même plus un souffle.
Je ralentis petit à petit, cette tragédie rend mes pieds si lourds que je n’ai plus la force de les porter. Mon frère s’arrête lui aussi, vient se blottir contre moi et passe son bras autours de ma tête afin de m’empêcher de voir sur les côtés. Il m’embrasse sur le front et nous repartons d’un pas rapide. Je me sens protégée dans ses bras, je sais qu’à cet endroit rien ne peut m’arriver. Nous arrivons face à une paroi extérieure du palais. Je ne comprends pas ce que nous faisons ici mais j’ai confiance en mon frère. Il appuie sa main contre le mur et une porte, qui était jusqu’alors invisible, apparaît. Elle donne sur une petite pièce où sont déjà entassées quelques femmes que je ne connais pas. Phoebus se place devant moi, pose ses mains sur mes épaules et me regarde droit dans les yeux.
— Tu seras en sécurité ici, je viendrais te chercher quand tout sera terminé.
J’utilise les peu de forces qu’il me reste pour secouer la tête et lui indiquer que j’ai compris. Sans que je n’ai le temps de le réaliser, il s’approche de moi et me serre dans ses bras. Il me murmure à l’oreille :
— Tout ira bien, ne t’en fais pas, je reviens très vite.
Il m’embrasse sur la tempe et me pousse ensuite dans la cachette. Sans quitter mon regard, comme si l’on se voyait pour la dernière fois, il m’enferme doucement dans cette pièce si petite que je ne peux même pas y tenir debout, bien que je ne sois pas grande. Je me retrouve dans le noir, entourée d’inconnues avec toujours en fond, les cris et les pleurs étouffés par l’épaisse paroi et la porte. Aucune d’entre nous n’émet le moindre son pendant de longues minutes, j’ose à peine respirer. Ce n’est que bien plus tard que j’entends des sanglots provenant du fond de la salle. Peut-être que d’ordinaire, j’irais voir cette femme pour lui dire que tout ira bien, que c’est bientôt terminé, mais je n’en ai pas la force et je ne suis pas sûre d’y croire moi-même. Nous restons assises ainsi, dans un silence perturbé parfois par les pleurs, pendant ce qui me semble être des heures. Mes yeux se ferment à cause de la fatigue mais jamais mon cerveau ne pourrait s’endormir. Où est mon père ? Que fait mon frère ? Est-il toujours en vie ? Mille questions me viennent en tête. Ils se battent et moi je me cache. Mais j’ai promis de rester à l’abri, je dois respecter ma parole. De plus, je sais que je leur serais inutile, tant je ne sais rien faire, je ne ferais que les déranger.
Au fil du temps les cris deviennent des murmures. Ne reste plus que les quelques faibles gémissements des blessés. Puis au bout de quelques heures, nous n’entendons plus rien. C’est désormais le calme absolu. Je ne sais pas ce qui m’inquiète le plus entre les hurlements et ce silence.
L’attaque doit être finie. Mon frère a repoussé l’ennemi et va donc bientôt venir me chercher et je pourrai retrouver mon lit. La fatigue est une guerrière contre laquelle je dois luter et elle devient de plus en plus forte, elle ne devrait pas tarder à gagner. Je pense que nous sommes déjà le matin, voir le début de l’après midi. Je suis assise sur le sol de cette pièce depuis des heures. Mon dos est endolori et mes articulations ont raidi à cause de mon immobilité. Mon corps souffre, mais pas autant que mon esprit qui n’a pas cessé de se torturer depuis mon réveil brusque.
Soudain, le silence est rompu et voilà le son le plus inquiétant que nous puissions entendre, des voix d’hommes. Je suis dans un premier temps surprise puis désemparée. Ils ne parlent pas notre langue, ce sont donc des ennemis. Cependant je les comprends, grâce à mon instruction. C’était évident. C’est donc cette langue là que l’on parle chez toi Kaël.
Nous retenons toutes notre souffle. Nous ne devons pas nous faire repérer, car nous serions faites prisonnières et personne ne sait ce qu’ils feraient de nous. Je mets la main devant ma bouche pour faire le moins de bruit possible. Ils ne doivent pas trouver notre cachette sinon nous sommes perdues. Les voix deviennent de plus en plus fortes, ils s’approchent de nous. Mon cœur s’accélère dangereusement. J’ai du mal à contenir ma respiration. Nous entendons leurs pas près de nous. Puis ils semblent s’éloigner. Je reprends mon souffle. Mais une lumière à laquelle je n’étais pas préparée vient brûler ma rétine.
— Hey, salut mes jolies ! Comme j’en ai de la chance, tant de belles femmes pour moi. Le voilà enfin mon butin de guerre.
