Je trépigne, je ne tiens pas en place, je fais les cent pas. Je ne suis même pas parvenue à entrer dans ma chambre tant je suis agitée. Pourquoi mon père veut-il me parler ? Qui est sur le point d’arriver ? Quand ? Ce soir ? Demain ? Est-ce que cette personne a un rapport avec moi ? Pourquoi je me questionne autant alors que mon père m’a demandé de ne pas le faire ? Comment pourrais-je gérer ce flux de pensée ?
Stop, Diane arrête, arrête avec les questions et cherche plutôt des réponses. Je pourrais attendre jusqu’à ce soir mais cela me parait être une éternité, je vais imploser avant de voir mon père. Je pourrais aussi lui poser mes interrogations mais je sais qu’il est occupé avec ses ministres et je ne vais pas les interrompre car je suis angoissée.
Réfléchi, qui pourrait t’aider ? Ah, encore une question, mais celle-ci ne restera pas en suspend, je sais qui pourra me répondre. À moi on ne dit rien, mais à lui on lui dit tout. Phoebus, mon frère est au courant, j’en suis persuadée. Mon père a dit que c’était important donc avant de m’en parler il l’en a informé lui, c’est évident.
Je pars donc à sa recherche à travers l’immense enceinte de ce palais de pierre, mais impossible de le trouver. Pas grave, je n’ai que ça à faire, mes journées sont remplies de vide, de néant, de creux. J’attends, tout le temps j’attends, l’instant où l’on me prêtera de l’attention. Mais pour une fois je suis dans l’action. Je ne suis pas enfermée dans ma chambre à lire en cachette mais bien en train de courir après mon frère à qui j’ai bien l’intention de sous-tirer des informations.
Mon père m’impressionne mais mon frère beaucoup moins. Je suis d’ailleurs la seule personne au monde à qui il ne fait pas peur. J’entends souvent des rumeurs le concernant comme quoi il serait une terreur, que si jamais personne n’ose s’attaquer à Moonjoya c’est parce qu’il terrifie nos ennemis rien que par sa présence. Alors que pour moi il est juste mon grand frère, il est plus vieux certes, mais que de deux ans, ce qui n’est pas suffisant pour que nous ressentions la différence d’âge.
Il est la personne avec qui je suis le plus à l’aise ici, j’aime mon père mais je n’ose pas être moi-même avec lui. En sa présence nous n’oublions jamais qu’il est un roi avant d’être un père. Alors que Phoebus est mon frère avant d’être un prince. Nous avons été élevés dans un univers d’adultes par notre père, et d’innombrables nourrices, notre mère ayant perdu sa vie en me l’offrant. Nous étions donc les seules personnes qui pouvions nous comprendre l’un l’autre.
Mais même si je le comprends, aucun moyen de lire sans ses pensées, je ne peux donc pas savoir où il se trouve. Je continue de vadrouiller et cette marche a au moins le mérite de calmer mes angoisses, je n’ai plus le temps pour les questions. Lorsqu’enfin je le trouve, il est à la bibliothèque, un livre de stratégie militaire entre les mains. Je me précipite en sa direction et l’amène dans un endroit où nous pouvons discuter.
— Diane ? Que fais-tu là ? Et pourquoi as-tu l’air si déterminée ?
— Dis-moi tout ?
— Tout ? Je ne sais pas ce que tu vas me demander mais je peux déjà te dire que ça ne te…
— Oui je sais, ça ne me concerne pas. Mais en l’occurrence tu te trompes ça me concerne. Père veut me parler ce soir et je suis certaine que tu sais de quoi il est question ?
— Il veut t’en parler ce soir ? Déjà ?
Phoebus lève les sourcils d’étonnement puis se perd dans ses pensées. Il vient d’avouer qu’il est bel et bien au courant de ce qu’il se trame.
— Comment ça «déjà » ? Qu’est ce que c’est ?
— Rien, ce n’est pas à moi de te le dire mais à Père.
— Je ne peux pas attendre ce soir, s’il te plaît, l’angoisse va me rendre folle.
— Trop tard.
— Très drôle. Mais imagine que je meurs de folie ?
— Dans ce cas meurs, et je pourrais alors récupérer ta chambre, je l’ai toujours trouvée plus jolie que la mienne.
— Très bien, mais une sœur vaut plus qu’une chambre. À qui vas-tu venir te confier ? Qui te donneras ses desserts ? Qui se moquera de toi ? Qui gardera tes secrets ?
— Tu as de bons arguments, je l’avoue tu es mieux qu’une chambre. Mais cela ne change rien, ce n’est pas à moi de te le dire.
— Pourquoi ? Que tu me le dises maintenant ou je l’apprenne dans plusieurs heures ne change rien. Pour père, je feindrais la surprise. Allez, s’il-te-plaît. Je t’implore Ô cher grand frère.
— C’est bon, c’est bon. Mais tu me promets que Père n’en saura rien ?
— Oui promis !
— Si jamais il l’apprend ou ne serait-ce qu’il se doute de quelque chose tu me donnes ta chambre dès demain ?
— Oui, oui, oui dis-le maintenant !
— D’accord. Assieds toi d’abord. Tu es prête ?
Sa réaction ne permet pas de calmer mes angoisses. Pourquoi prendre tant de précautions ? J’espère que ce n’est rien de grave.
— Diane, père a prévu de te marier.
