Ce n’est pas possible, je ne peux pas y croire. Non, non. Kaël ne ment pas, il ne peut pas, mais il se trompe c’est évident. Oui voilà, c’est une erreur, la personne qui l’en a informé se fourvoie. Et comment peut-il en être sûr, hein ? Peut-être que ce ne sont que des rumeurs, ils sont lassés de ne pas trouver mon père donc ils estiment qu’il est mort. C’est mal ce qu’ils font, cela me fait de la peine inutilement.
— L’on t’a menti Kaël, ce n’est pas possible.
— Penses-tu sincèrement que l’on oserait me mentir ?
— Dans ce cas ils ont fait erreur, cela peut arriver !
— Ce n’est pas possible.
— Et comment cela ne pourrait-il pas l’être ? Tes sujets n’ont pas la science infuse ! Tout le monde peut se tromper.
— Ses assassins ont déposé son corps devant le palais dans la nuit. Je l’ai vu moi-même et il correspond aux portraits. Tu peux aller le voir si tu le souhaites.
Bien sûr que je vais y aller, pour lui prouver que c’est faux. Malgré ses bonnes intentions, Kaël peut commettre des erreurs. Il ne connaît pas mon père et des portraits ne sont pas forcément de bons indicateurs, à force de vouloir embellir la réalité on finit par ne plus se ressembler dessus. Ces assassins ont tout simplement voulu faire une mauvaise blague en disposant le corps d’un homme ressemblant au Roi, c’est tout. C’est cruel, mais au moins mon père est encore en vie et viendra bientôt me retrouver.
Je me lève mais j’ai dû aller trop vite car je manque de m’effondrer, ma tête tourne et ma vue se trouble. Kaël me retient pour m’empêcher de chuter. Il me demande si je vais bien et j’acquiesce, bien que cela soit faux. Je ne veux pas qu’il puisse m’empêcher d’aller voir le corps de cet homme sous prétexte que je suis trop faible. Je reprends mes esprits et je tente de me précipiter vers la sortie, Kaël ne lâchant pas mon bras. Cependant j’avance beaucoup plus lentement que je ne le souhaiterais, j’ai le sentiment d’avoir perdu toutes mes forces. Heureusement que Kaël est là pour me soutenir.
Nous sortons de la chambre, et bien qu’il fasse encore nuit, le palais n’est pas aussi calme que d’habitude. J’entends de nombreux chuchotements et je sens les regards sur moi. Je sais ce qu’ils se disent mais ils se trompent. Deux jeunes femmes me fixent elles aussi, à la différence qu’un sourire moqueur vient me transpercer le cœur. Elles sont heureuses d’imaginer que le Roi, mon père, soit mort. Vous verrez bien quand je vous révélerai que ce n’était qu’une plaisanterie, vous ferez moins les malignes. Je viendrais rire devant votre idiotie. J’essaye d’imprimer leurs visages dans mon esprit pour les retrouver quand le temps sera venu et leur faire payer leur insolence. Leurs affreux sourires disparaissent brutalement et je comprends que cela est dû au regard glacial que leur a lancé Kaël. Je vois maintenant de la peur chez elle, et cela me réjouit. Je n’ai pas pour habitude d’être aussi méchante, mais les sentiments se mélangent à un tel point que tous ressortent.
Nous entrons dans une petite pièce où tous les rideaux de couleur pourpre sont tirés. Nous ne sommes éclairés que grâce à la faible lueur des bougies entourant le lit où gît le corps d’un homme, d’un vieil homme. Le lieu est pratiquement vide, à l’exception du médecin et d’Héphaï qui se tiennent debout près de cette personne inanimée. Lorsque nous arrivons Kaël et moi, leurs regards se tournent vers nous. À la différence des deux pimbêches de tout à l’heure, je lis de la peine sur leurs visages. Je suis contente d’être entourée de personnes qui ne souhaitent pas la mort des membres de ma famille, cela semble être rare de nos jours. Mais ils ne devraient pas s’en faire, si un de mes proches venait à disparaître, je le ressentirais j’en suis persuadée.
Je n’ose pas m’approcher. Même si je suis persuadée que ce n’est pas mon père, cela me fait de la peine pour cet homme. Il doit avoir une famille qui le pleurera aujourd’hui alors qu’hier tout allait bien. J’essaye de me donner du courage en me disant qu’il était peut-être un homme horrible qui mérite ce qui lui est arrivé mais cela ne fonctionne pas vraiment pour être honnête.
— Lorsque tu seras prête tu pourras y aller. Ne t’en fais pas, nous ne sommes pas pressés et je reste avec toi si tu le souhaites.
Kaël me rassure et me donne le courage nécessaire pour avancer. Je m’agrippe à son bras pour être sûre de ne pas tomber et pour puiser de sa force. J’avance terriblement lentement, chaque pas fait monter l’angoisse dans l’intégralité de mon corps. A mi-chemin je marque une pause. Suis-je réellement prête ? J’ai entendu de nombreux récits de personnes n’étant plus les même après avoir rencontré la mort. De plus, même si j’essaye de me persuader que ce ne peut être mon père, un doute persiste. Dans quelques mètres j’apprendrais peut être une nouvelle qui me bouleversera pour toujours. Je prends une grande inspiration, je dois le faire, je ne peux pas rester dans l’incertitude.
Je termine ma progression et arrive enfin proche de cet homme. Toutes mes forces se sont évanouies soudain. J’ai l’impression que le sang cesse de circuler dans mon corps et que mon cerveau manque d’oxygène. Ma vision devient si floue que je ne vois plus le visage de l’homme. J’entends de façon lointaine les voix de Kaël et d’Héphaï mais elles sont couvertes par les bourdonnements de plus de plus forts provenant de ma tête. Mes jambes ne me tiennent plus et je me sens tomber, cette fois-ci la force de Kaël ne permet pas de me maintenir debout. Et brutalement tout devient noir.
— Diane est-ce-que tout va bien ?
La lumière revient subitement. Je vois au dessus de moi le visage inquiet de Kaël et il me caresse doucement la main. Je la retire brutalement.
— Lâche-moi ! Mais qu’as-tu fait ? Tu m’avais dit que tu essayerais de négocier ? Pourquoi l’as-tu tué ? Tu n’es qu’un monstre!
Je crie comme je n’ai jamais crié. Je sens une rage, venant du plus profond de mes entrailles, m’envahir et elle a besoin de sortir. Malheureusement, Kaël est ma cible.
— Diane calme toi, je t’assure que je n’y suis pour rien. Personne n’a le droit de tuer un Roi de façon si lâche. Personne n’a le droit de tuer un être humain de façon si lâche.
— Oh oui personne, mais toi tu n’es pas Personne, tu es un Empereur, tu d’octroies tous les droits.
— C’est la tristesse qui parle à ta place car tu sais bien au fond de toi que jamais je ne ferais une telle chose.
Petit à petit ma respiration ralentie. Je ne sais pas pourquoi je me suis énervée contre lui, c’est évident qu’il n’y est pour rien. Il est là à me soutenir, ce qu’il ne ferait pas s’il était coupable. De plus il semble sincèrement peiné, voir même lui aussi énervé. Mais pourquoi le serait-il ? Cela l’arrange après tout, c’était son ennemi. Je l’interroge du regard.
— Ce n’est pas ce que j’avais prévu. Je suis le seul à pouvoir donner les ordres.
— Qui a donc pu faire ça ?
— Je soupçonne des gens du peuple. Mais ne t’en fais pas, je les retrouverai et je les punirai non seulement pour venger ton père mais également pour qu’ils sachent qu’ici personne n’a le droit de faire sa propre loi. Ils nous ont manqué de respect et devront subir les conséquences de leurs actes.
— Mais que vas-tu faire ?
— Je vais devoir partir, dans quelques heures, à leur recherche et je les identifierai je te le jure.
Sur ces paroles il m’aide à me relever et me prend dans ses bras. Cela a toujours le même effet sur moi et m’apaise un instant. Il me chuchote à l’oreille que tout ira bien et me lâche pour sortir de la pièce en trombe, suivi d’Héphaï.
